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Le trench Burberry : décryptage d’un vêtement culte

De la gabardine de 1879 aux podiums, le trench Burberry a traversé tranchées, cinéma et crises. Comment ce manteau utilitaire est devenu une icône de la mode.

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En 1879, Thomas Burberry, drapier installé à Basingstoke, dans le Hampshire, invente la gabardine, un tissu qui arrête la pluie et laisse passer l’air. Le manteau taillé dans cette étoffe a équipé les officiers de 1914, puis habillé Humphrey Bogart dans Casablanca. Sous la direction de Joshua Schulman, son directeur général, Burberry mise aujourd’hui sur lui pour se relever, et son bénéfice d’exploitation est passé de 26 à 160 millions de livres en un an. Son prestige tient à une coupe que la maison n’a presque pas retouchée en un siècle.

Un imperméable a pris place dans un musée londonien. Depuis lundi 21 septembre, et jusqu’au 3 janvier 2027, le Victoria and Albert Museum (V&A), le grand musée des arts décoratifs de South Kensington, consacre sa Prince Consort Gallery au trench-coat de Burberry. La présentation, gratuite, s’intitule « The Burberry Trench: Crafting an Icon » et marque les 170 ans de la maison britannique. Le V&A l’a ouverte le jour même où la marque défilait à la Fashion Week de Londres.

Le musée a découpé le parcours en trois sections. La première, « Invention », remonte à la gabardine de coton mise au point en 1879. La dernière, « Creativity », réunit dix-neuf silhouettes de défilé. Des archives y sont montrées pour la première fois : des catalogues du début du XXe siècle, et un trench qu’a porté Hardy Amies, le couturier de la reine Elizabeth II.

Entre les deux, « Craft » s’attarde sur les finitions. Le visiteur y détaille le col fini à la main, la doublure à carreaux, le bavolet tempête, un pan de tissu rabattu qui double le haut du dos, et la patte de col amovible, une bande qui se boutonne pour fermer le col. Cette section concentre ce qui a fait du trench un objet de culte, car la plupart de ces pièces répondaient à l’origine à un besoin militaire et aucune n’en remplit plus aujourd’hui.

Burberry décrit elle-même la fonction première de chaque élément. Les pattes d’épaule, les épaulettes, portaient les insignes de grade et retenaient au besoin une paire de gants. Les anneaux métalliques en forme de D servaient à accrocher l’équipement du soldat. Le bavolet tempête aidait la pluie à s’écouler. Le bavolet revolver, un rabat supplémentaire sur le devant, ajoutait une épaisseur de protection. La maison souligne que ces caractéristiques figurent toujours sur ses trenchs.

Le V&A expose donc, comme un chef-d’œuvre d’atelier, des pièces dont plus personne ne se sert. Le propriétaire d’un trench n’accroche rien à ses anneaux et n’arbore aucun galon sur ses épaules. Il porte les traces d’un usage disparu. Chaque détail subsiste comme une cicatrice de la fonction qui l’a fait naître, et c’est cette cicatrice que le musée place sous vitrine.

Le nom garde la même mémoire. Trench coat signifie littéralement « manteau des tranchées », et l’acheteur d’aujourd’hui prononce, sans y penser, le nom d’un champ de bataille de la Grande Guerre.

Burberry, de son côté, a très peu modifié cette coupe en un siècle. La maison vend sous l’appellation Heritage un modèle qui conserve épaulettes, anneaux et bavolets, si bien qu’un trench acheté en 2026 ressemble à celui d’un officier de 1917. Cette fixité soustrait le manteau au rythme des collections, qui renouvellent les formes deux fois par an et démodent ce qu’elles ont lancé. Le trench échappe à cette usure parce qu’il n’a pas changé.

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Les dix-neuf silhouettes de « Creativity » donnent la mesure de cette constance. Christopher Bailey, directeur créatif de la maison de 2001 à 2018, puis Daniel Lee, qui occupe le poste depuis 2022, ont réinterprété le manteau sur les podiums pendant un quart de siècle, et le musée expose leurs créations à quelques mètres du modèle patrimonial dont ils sont partis. Le visiteur voit ainsi le trench servir de point fixe à deux générations de créateurs. Une maison de mode qui vend l’immuable doit ensuite être capable de le reproduire.

Castleford, 80 pièces et un col cousu main

Cette immobilité se fabrique dans le Yorkshire. Burberry a racheté en 1972 la manufacture de Castleford, où elle produit toujours ses trenchs Heritage. Selon les chiffres de la maison, un manteau y assemble 80 pièces distinctes au terme de plus de 100 opérations, environ 120 selon d’autres décomptes. Burberry compte près de quatre heures de piquage, la couture à la machine, par trench, soit presque le double du temps que réclame un costume.

Le col résume cette exigence. La maison l’assemble à partir de huit pièces, et il peut demander jusqu’à 200 points. Sa courbe doit épouser le cou sans pli ni tension, et Burberry estime qu’un tailleur met une année entière à la maîtriser. L’atelier conserve aussi son vocabulaire : la « pork chop », la « côtelette », désigne une petite pièce que l’on boutonne à la gorge quand le froid tombe.

Ces gestes lents s’accommodent de volumes industriels. En 2016, la même usine sortait, d’après la maison, quelque 5 000 trenchs par semaine. Chaque semaine, des milliers de cols à huit pièces doivent donc quitter Castleford identiques à ceux du catalogue patrimonial. La promesse d’un objet inchangé engage toute une chaîne de production. Elle prolonge une réputation que Burberry avait bâtie, bien avant la guerre, sur la résistance d’un tissu.

Gabardine, de Basingstoke au pôle Sud

L’histoire de ce tissu commence dans une boutique de province. En 1856, Thomas Burberry, ancien apprenti drapier âgé de 21 ans, ouvre son commerce à Basingstoke avec une idée fixe : protéger ses clients du climat anglais. Un récit souvent repris, qui tient de la légende fondatrice, veut que le jeune homme, atteint de rhumatismes précoces, ait reçu de son médecin le conseil de renoncer à son imperméable en caoutchouc, qui arrêtait la pluie mais empêchait le corps de respirer.

Le problème était réel, légende ou non. Les imperméables de l’époque, enduits de cire, d’huile ou de caoutchouc, pesaient lourd, raidissaient et gardaient la transpiration. En 1879, Burberry renverse le procédé : il imperméabilise le fil avant le tissage, puis le tisse très serré en sergé, un tissage qui dessine des côtes obliques. De minuscules poches d’air subsistent entre les fils et laissent circuler l’air, tandis que l’eau glisse. Le tissu, léger et résistant à la déchirure, prend le nom de gabardine et reçoit son brevet en 1888.

Les explorateurs l’adoptent avant les soldats. Le Norvégien Fridtjof Nansen, futur Prix Nobel de la paix, l’emporte vers l’Arctique en 1893. Son compatriote Roald Amundsen atteint le pôle Sud en 1911 avec une tente et des vêtements taillés dans cette étoffe. Le Britannique Robert Falcon Scott y parvient à son tour en 1912, équipé du même matériel, puis meurt avec ses compagnons sur le chemin du retour.

Ernest Shackleton emporte de la gabardine lors de trois expéditions, dont celle de l’Endurance. Burberry cite volontiers un témoignage de l’explorateur, qui attribuait la survie de l’un de ses hommes au fait qu’il était « entièrement couvert de vêtements coupe-vent Burberry ». La maison a entretenu ce lien jusqu’en 2024, en recréant dix tenues de l’équipage pour ENDURANCE, le documentaire de National Geographic.

Le vainqueur et le vaincu du pôle Sud portaient le même tissu. La gabardine s’est ainsi attachée à l’épopée tout entière, triomphe et tragédie compris, ce qu’aucune réclame n’aurait obtenu. Quand la guerre éclate en 1914, Burberry arrive auprès de l’armée avec la réputation d’un matériau éprouvé aux confins du globe.

Le Tielocken, ancêtre du trench

Le trench-coat sort de cette collaboration avec l’armée par étapes. Son ancêtre direct, le Tielocken, que Burberry fait breveter en 1912, se ferme par une sangle à boucle et un bouton unique au col. Les officiers britanniques l’adoptent pendant la Première Guerre mondiale, alors que la maison fournit vêtements et équipements aux forces armées entre 1914 et 1918. Le manteau acquiert dans ces années les détails militaires qu’il conserve.

La paternité du vêtement se discute pourtant. Le magazine Vogue rappelle que le principe du manteau imperméable remonte aux années 1820 et au chimiste écossais Charles Macintosh, dont le nom désigne encore l’imperméable en anglais. Burberry et sa concurrente londonienne Aquascutum ont surtout popularisé et militarisé un modèle qui existait avant elles. De ce type partagé, Burberry est la seule des deux maisons à raconter aujourd’hui l’histoire dans un musée national.

Après l’armistice, la maison fait de l’origine militaire du manteau un titre de gloire. Elle date du milieu des années 1960 son installation durable dans la garde-robe de mode. Le cinéma l’avait pourtant adopté deux décennies plus tôt.

Le manteau de Rick Blaine

En 1942, Humphrey Bogart incarne Rick Blaine dans Casablanca, patron de cabaret taciturne qui sacrifie son amour sur une piste d’aéroport noyée de brouillard. Il y porte un manteau de gabardine, un Burberry selon le magazine Harper’s Bazaar. La scène fixe pour des décennies l’association entre le trench, le mystère et le renoncement.

Hollywood reprend ensuite le manteau sans relâche, de La Scandaleuse de Berlin (A Foreign Affair), de Billy Wilder, en 1948, jusqu’à Kill Bill, de Quentin Tarantino, en 2003. Audrey Hepburn l’a porté à l’écran, et la maison rattache encore son nom à certains de ses modèles. Détectives, espions, amoureux éconduits : le costume de la tranchée devient celui de la solitude urbaine.

Porté par des hommes comme par des femmes, dans des films de toutes les décennies, le trench cesse d’appartenir à un genre ou à une époque. Cette plasticité explique sa longévité. Elle l’exposait aussi à un risque que la maison a mesuré au début des années 2000, lorsque son motif fétiche a changé de camp.

Doublure cachée, carreau exhibé

Ce motif naît dans l’ombre. Dans les années 1920, Burberry place son carreau à l’intérieur de ses imperméables, en doublure, où il ne se voit qu’à l’ouverture du manteau. Ce tartan beige, noir, blanc et rouge, rebaptisé plus tard Nova Check, signale discrètement l’aisance de celui qui le porte.

À la fin des années 1990, Burberry le fait passer à l’extérieur. Le motif gagne les casquettes, les articles les moins chers de la marque, que les contrefacteurs copient massivement. Il devient l’emblème des hooligans du football et d’une partie de la jeunesse populaire que les tabloïds britanniques affublent du terme méprisant de chavs.

Une photographie scelle ce déclassement. Des paparazzis surprennent Danniella Westbrook, actrice du feuilleton EastEnders, vêtue de carreaux Burberry de la tête aux pieds, la poussette de sa fille assortie. Le quotidien The Sun légende le cliché d’un « chavtastic » resté célèbre. Les sources situent la photo entre 2002 et 2004, mais ses effets ne font pas débat : les grands magasins londoniens Harvey Nichols et Selfridges retirent la marque de leurs rayons.

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Christopher Bailey, alors directeur créatif, et Angela Ahrendts, la directrice générale, organisent la sortie de crise. Ils ramènent le carreau à environ 10 % de la gamme et arrêtent la production des casquettes à carreaux. Pendant plusieurs années, la maison raréfie son propre motif pour rompre l’association avec les chavs, et reconstruit son image de luxe.

Le motif avait fait la fortune de Burberry tant qu’il restait caché dans une doublure. Exposé et copié, il s’est retourné contre elle, et la maison l’a sauvé en le recachant. Sur le trench Heritage, le carreau occupe toujours la doublure, où le V&A le montre aujourd’hui parmi les finitions d’atelier. Vingt ans après la crise, Burberry a fait de ce manteau le cœur de son redressement.

Un résultat multiplié par six

Ce redressement suit une longue dérive. Burberry a enchaîné sept trimestres consécutifs de baisse, lancé des avertissements sur résultats et supprimé jusqu’à 1 700 postes, environ un cinquième de ses effectifs. La direction précédente avait parié sur la maroquinerie et tenté de hisser ses sacs vers les prix d’Hermès, sans convaincre la clientèle.

Joshua Schulman, ancien dirigeant de Coach et de Michael Kors, prend la direction générale en juillet 2024. Son plan, baptisé « Burberry Forward », recentre la maison sur ce qu’elle vend depuis un siècle : les vêtements d’extérieur, trench en tête, et les écharpes. Le nouveau patron tourne le dos au sac pour revenir au manteau.

Les comptes de l’exercice 2025-2026, clos le 28 mars 2026, enregistrent le changement de cap. Burberry a réalisé un chiffre d’affaires de 2,42 milliards de livres, et ses ventes comparables, calculées à réseau de magasins constant, ont progressé de 2 %. Son résultat opérationnel ajusté, hors éléments exceptionnels, est passé de 26 millions à 160 millions de livres, une progression de 551 % hors effets de change selon la maison. La marge brute a gagné 530 points de base, soit 5,3 points de pourcentage, pour atteindre 67,9 %.

L’accélération s’est concentrée en fin d’exercice. Au quatrième trimestre, les ventes comparables du groupe ont progressé de 5 %, tirées par la Grande Chine (Chine continentale, Hongkong, Macao et Taïwan) et les Amériques, en hausse de 10 % chacune. Burberry attribue une part de la reprise chinoise à une campagne visant la génération Z, dans laquelle le trench tient le premier rôle. Le premier trimestre de l’exercice suivant, clos le 27 juin 2026, a confirmé la tendance, avec une nouvelle hausse de 5 % des ventes comparables.

La convalescence reste fragile. La marge opérationnelle ajustée ne dépasse pas 6,6 %, loin des standards du luxe. Au quatrième trimestre, la région Europe, Moyen-Orient, Inde et Afrique a reculé de 2 %, pénalisée, selon la maison, par la guerre qui oppose Israël et les États-Unis à l’Iran et par le repli du tourisme.

L’exposition du V&A s’ouvre en pleine convalescence. Elle inaugure un partenariat de plusieurs années entre le musée et la maison, qui débouchera, à l’automne 2028, sur la transformation de la galerie de mode du V&A en Burberry Gallery.



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