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LU, une marque française sous contrôle américain

Née à Nantes, LU est aujourd’hui contrôlée par Mondelēz International. Actionnaires, dirigeants, usines : enquête sur les vrais centres de pouvoir.

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LU fête ses 180 ans après avoir réalisé près de 900 millions d’euros de chiffre d’affaires en France en 2025. La marque cultive son héritage nantais tandis que Mondelēz International répartit ses productions entre plusieurs usines et a fermé celle de Château-Thierry. Derrière le paquet rouge, les détenteurs du capital et ceux qui décident de l’avenir industriel occupent des positions distinctes.

Mondelēz, propriétaire de LU

LU appartient à Mondelēz International, groupe agroalimentaire américain installé à Chicago et coté au Nasdaq sous le symbole MDLZ. La société classe la marque française parmi ses principales enseignes de biscuits, avec Oreo, Ritz et belVita. Ses comptes enregistrent aussi les actifs incorporels, c’est-à-dire les marques et autres droits sans existence matérielle, issus du rachat de l’activité mondiale de biscuits de Danone en 2007.

La réponse juridique tient dans ce lien de propriété. LU est une marque intégrée au portefeuille de Mondelēz. Elle ne possède aucun capital autonome qui permettrait d’en dresser une liste d’actionnaires distincte. Les sociétés françaises et européennes du groupe fabriquent les produits, emploient les salariés, facturent les distributeurs ou administrent les droits de propriété intellectuelle sous le contrôle de la maison mère américaine.

Cette organisation par filiales brouille parfois la lecture des registres. Une société du groupe peut figurer comme titulaire d’un logo, d’un nom commercial ou d’une déclinaison de la marque dans un pays. Une autre exploite une usine ou commercialise les produits. Mondelēz International consolide leurs résultats dans ses comptes et pilote l’ensemble du portefeuille. Le groupe ne publie toutefois aucune cartographie exhaustive de tous les droits LU, titre par titre et pays par pays.

Ce premier niveau en recouvre un second. Mondelēz compte environ 1,3 milliard d’actions en circulation, réparties entre des milliers de détenteurs directs ou indirects. Des fonds indiciels, dont la composition reproduit celle d’un indice boursier, des fonds de pension, des sociétés de gestion et des particuliers se partagent son capital. Aucun actionnaire déclaré n’en détient la majorité.

Mondelēz diffère ainsi d’une entreprise familiale ou d’une filiale possédée par un autre industriel. Aucun héritier des fondateurs de LU, aucun Etat et aucune société extérieure ne détient un bloc suffisant pour imposer seul ses choix. Les actionnaires élisent les administrateurs et votent sur les résolutions présentées lors de l’assemblée générale. Le conseil d’administration supervise ensuite la stratégie, que les dirigeants appliquent.

La propriété de LU se lit donc à trois étages. Mondelēz détient la marque et son activité. Les actionnaires possèdent collectivement Mondelēz. La direction et le conseil exercent le pouvoir associé à cette propriété dispersée.

Cette architecture explique aussi la confusion persistante autour de Kraft. LU a rejoint Kraft Foods en 2007, lorsque Danone lui a vendu son activité de biscuits. Cinq ans plus tard, Kraft Foods Inc. a séparé son épicerie nord-américaine de ses activités mondiales de snacking, le marché des produits consommés entre les repas. L’entreprise qui a conservé LU a pris le nom de Mondelēz International le 1er octobre 2012.

Kraft Foods Group, l’autre société issue de la scission, a fusionné avec Heinz en 2015. Kraft Heinz suit depuis une trajectoire indépendante de celle de LU. Le changement de 2012 correspond donc à une réorganisation et à un nouveau nom pour la société déjà propriétaire de la marque.

Le contrôle américain ne localise pas toute l’activité aux Etats-Unis. Les équipes commerciales, les recettes et une large part des chaînes de production restent implantées en France. Le siège de Chicago arbitre toutefois l’allocation du capital, les priorités des marques et l’organisation du réseau industriel lorsque ces décisions dépassent les responsabilités confiées aux filiales.

Le poids des grands fonds

The Vanguard Group, BlackRock et plusieurs sociétés de Capital Group figurent régulièrement parmi les principaux détenteurs d’actions Mondelēz. Dans le document préparatoire à son assemblée générale publié en avril 2026, le groupe mentionnait une participation de 10,4% pour Vanguard, de 7,7% pour BlackRock et de 6,9% pour Capital International Investors.

Ces taux provenaient de déclarations établies à des dates différentes. La position de BlackRock remontait à la fin de 2023, celle de Vanguard à février 2025 et celle de Capital International Investors à décembre 2025. Leur rapprochement identifiait les participations significatives connues de Mondelēz, sans donner une photographie simultanée du capital.

Les déclarations institutionnelles arrêtées au 30 juin 2026 ont depuis recensé environ 105,97 millions d’actions pour BlackRock. Vanguard Capital Management en déclarait 91,07 millions, tandis que Vanguard Portfolio Management apparaissait séparément avec 34,11 millions. Capital Research and Management Company, qui appartient à Capital Group, en comptait 122,16 millions.

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Ces chiffres décrivent des périmètres juridiques différents. Aux Etats-Unis, le formulaire 13G signale notamment une participation importante et précise le pouvoir de vote ou de cession exercé sur les titres. Le formulaire 13F recense chaque trimestre les actions gérées par les grands investisseurs institutionnels. Plusieurs déclarations provenant d’un même groupe financier peuvent se chevaucher. Leur addition risquerait de compter certains titres deux fois.

Vanguard a en outre réorganisé en janvier 2026 la répartition de certaines participations entre ses sociétés de gestion. Capital International Investors a déclaré environ 4% du capital au 31 mars, quelques semaines après avoir figuré à 6,9% dans le document de Mondelēz sur la base d’une situation antérieure.

Les grands gestionnaires exercent une influence lors des assemblées générales. Ils votent sur l’élection des administrateurs, la rémunération des dirigeants ou les résolutions environnementales et sociales. Une grande partie des actions qu’ils administrent finance toutefois des fonds détenus par des particuliers, des caisses de retraite et d’autres institutions. Le gestionnaire exerce les droits attachés aux titres selon les règles du fonds ou du mandat que ses clients lui ont confié.

BlackRock, Vanguard et Capital Group détiennent ainsi des actions de Mondelēz. Leurs participations leur donnent accès aux administrateurs et à la direction, avec lesquels les grands investisseurs échangent régulièrement sur la gouvernance. Aucun de ces groupes ne possède la majorité du capital ni de droits directs sur la recette d’un Petit-Beurre, la publicité de Prince ou le programme d’une usine.

L’expression « BlackRock possède LU » transforme donc une participation financière en contrôle industriel. Les déclarations réglementaires décrivent une réalité plus diffuse : plusieurs gestionnaires administrent des blocs importants et aucun ne commande seul Mondelēz.

Du capital au conseil

Cette dispersion du capital place le conseil d’administration au centre du pouvoir. Dirk Van de Put cumule les fonctions de président du conseil et de directeur général de Mondelēz. Lors de l’assemblée générale du 20 mai 2026, les actionnaires ont élu dix administrateurs pour un mandat d’un an. Le groupe en qualifie neuf d’indépendants, car ils n’exercent aucune fonction de direction dans l’entreprise.

Les dirigeants gouvernent avec une participation très minoritaire. Au 11 mars 2026, les administrateurs et les principaux cadres recensés, soit dix-huit personnes, détenaient collectivement environ 5,78 millions d’actions ou d’unités assimilées. Cette participation représentait moins de 1% du capital.

Le conseil supervise la stratégie, les risques, la nomination des dirigeants et l’allocation des capitaux. L’équipe exécutive répartit ensuite les budgets entre les régions, les marques et les usines. Les filiales françaises appliquent les décisions concernant la production, les recrutements, la distribution ou les campagnes commerciales.

La chaîne de délégation relie ainsi les détenteurs du capital aux décisions sur LU. Les actionnaires choisissent les administrateurs. Le conseil contrôle la direction. Les dirigeants attribuent les ressources aux marques et aux sites. La dispersion de la propriété financière aboutit à une concentration du pouvoir de gestion.

Mondelēz ne détaille pas le parcours interne de chaque décision concernant LU. Ses comptes rendus publics ne désignent donc aucun administrateur comme l’auteur d’un transfert de ligne ou d’un lancement de produit. Ils établissent en revanche la responsabilité du conseil dans la stratégie et celle de la direction dans son exécution.

De Nantes à Chicago

Cette structure résulte d’un demi-siècle de concentrations. Jean-Romain Lefèvre ouvre en 1846, à Nantes, le commerce à l’origine de LU. Pauline-Isabelle Utile, qu’il épouse en 1850, participe à son développement. Leurs deux noms fournissent les initiales de la future marque.

Leur fils, Louis Lefèvre-Utile, reprend l’affaire en 1882. Il crée le Petit-Beurre en 1886, puis fonde officiellement l’année suivante la société Lefèvre-Utile avec son beau-frère, Ernest Lefièvre. L’année 1846 marque l’origine du commerce familial ; 1887, la naissance juridique de l’entreprise industrielle.

LU façonne très tôt une identité graphique capable de traverser les changements de propriétaire. Le designer franco-américain Raymond Loewy redessine en 1957 son cartouche rouge et blanc. Ce signe visuel accompagne ensuite les fusions tout en maintenant, aux yeux des consommateurs, le lien avec Nantes.

La concentration du secteur éloigne progressivement le pouvoir de la famille. LU fusionne avec le biscuitier Brun en 1969, rejoint Céraliment-LU-Brun en 1975, puis Générale Biscuit en 1978. BSN, futur Danone, acquiert Générale Biscuit en 1986.

Danone vend en 2007 son activité mondiale de biscuits et de produits céréaliers à Kraft Foods pour 5,3 milliards d’euros. L’ensemble réalisait environ 2 milliards d’euros de chiffre d’affaires dans une vingtaine de pays. La Commission européenne autorise l’opération le 9 novembre, sous réserve de cessions destinées à préserver la concurrence sur certains marchés.

La scission de Kraft Foods conduit ensuite LU chez Mondelēz en 2012. Le consommateur continue de voir le même cartouche rouge sur les paquets. Le centre de contrôle a suivi une succession précise : la famille Lefèvre-Utile, LU-Brun, Générale Biscuit, BSN-Danone, Kraft Foods, puis Mondelēz International.

Le patrimoine dans les comptes

En 2026, Mondelēz célèbre les 180 ans de LU avec une campagne baptisée « Dites-le avec LU », des emballages portant des messages affectifs et plusieurs nouveaux produits. Une galette anniversaire affiche le mot « Nantes » et s’inspire d’un moule créé en 1905. Le groupe transforme ainsi la mémoire de la biscuiterie en attribut commercial.

Cette mémoire accompagne une activité considérable. LU a réalisé près de 900 millions d’euros de chiffre d’affaires en France en 2025. Ses ventes ont progressé d’environ 12% en valeur et de 9% en volume.

A la fin de 2025, LU atteignait 25,5% en valeur du marché français des biscuits céréaliers et des gâteaux moelleux. Parmi les dix références qui réalisaient les ventes les plus élevées sur ce marché, six appartenaient à LU.

La marque occupe un métier central pour son propriétaire. En 2025, les biscuits et produits de boulangerie ont apporté 18,39 milliards de dollars aux 38,54 milliards de dollars de chiffre d’affaires de Mondelēz, soit près de 48% du total. Le groupe occupe la première place mondiale sur ce marché.

Mondelēz conserve donc les signes, les recettes et les références qui nourrissent l’attachement à LU, puis les mobilise dans ses campagnes. L’origine nantaise soutient directement la valeur d’une marque contrôlée depuis Chicago.

L’ancrage industriel français

La géographie des usines complète celle du capital. En mars 2026, la présidente de Mondelēz France a assuré devant une commission d’enquête du Sénat que plus de 80% des biscuits LU vendus dans l’Hexagone y étaient fabriqués.

La Haye-Fouassière, près de Nantes, produit le Véritable Petit-Beurre. Mondelēz présente cette usine comme le lieu exclusif de fabrication de la référence. Le biscuit créé en 1886 reste ainsi attaché matériellement à son territoire d’origine.

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A Cestas, en Gironde, douze lignes fabriquent notamment Petit Écolier, Mikado, Granola et Pépito. Le groupe annonçait en 2024 une capacité annuelle proche de 50 000 tonnes. A Besançon, l’usine produisait environ 11 000 tonnes de gâteaux LU et Milka en 2025, dont 30% étaient exportées vers onze pays.

Mondelēz employait environ 2 700 personnes dans douze implantations françaises, dont neuf sites de production, en 2026. Ce total couvre plusieurs marques et catégories alimentaires. Le groupe ne publie aucune ventilation des effectifs consacrés aux seuls produits LU.

L’entreprise affirme avoir investi plus de 250 millions d’euros dans ses sites français entre 2020 et la fin de 2025. Elle annonçait plus de 30 millions d’euros supplémentaires en 2026 pour accroître leur capacité, leur efficacité et leur résistance aux interruptions de production. Ces montants englobent plusieurs marques du groupe.

La production française alimente le principal marché de LU et renforce l’image d’un biscuit lié à son pays d’origine. Mondelēz compare en parallèle les coûts, les capacités et les investissements nécessaires dans chaque usine de son réseau européen. Cette comparaison a scellé le sort de Château-Thierry.

Château-Thierry, les volumes déplacés

Le 14 novembre 2025, l’usine Belin-LU de Château-Thierry, dans l’Aisne, a arrêté ses chaînes. Le site, ouvert en 1931, produisait encore des biscuits fourrés et chocolatés, dont certaines références Pépito et Kango. Les salariés ont emballé les derniers paquets avant l’arrêt définitif.

Le projet de fermeture concernait 61 salariés en contrat à durée indéterminée et 20 intérimaires. Un plan de sauvegarde de l’emploi, la procédure qui encadre les licenciements collectifs et les mesures de reclassement, avait été signé avec les syndicats en juin 2024 puis validé par l’administration le 12 juillet. Les huit derniers départs étaient programmés en mai 2026.

Mondelēz a invoqué le coût de modernisation du site, la hausse des prix de l’énergie et des matières premières, la diminution des volumes et la concurrence des marques de distributeurs. Le groupe soulignait également les contraintes du bâtiment, qui limitaient l’installation de nouvelles lignes.

Le maire de Château-Thierry, Sébastien Eugène, a contesté cette justification. « Le choix fait par le groupe Mondelēz de fermer l’usine après l’avoir asséchée par manque d’investissements n’est pas technologique, c’est un choix financier », a-t-il accusé le jour de l’arrêt des chaînes.

Mondelēz a réparti les productions entre son réseau français et ses autres usines européennes. La Haye-Fouassière, en Loire-Atlantique, a récupéré une partie des volumes. Le site de Lovosice, en République tchèque, a reçu d’autres références. Environ la moitié de la production aurait rejoint cette usine tchèque, mais Mondelēz n’a pas publié la ventilation définitive par produit.

Le groupe a simultanément investi dans d’autres implantations françaises. Entre 2022 et 2025, il a consacré 36 millions d’euros à La Haye-Fouassière, dont 10 millions d’euros en 2025 pour une nouvelle ligne destinée notamment à Figolu, Kango et Guet Apens.

Ces mouvements donnent une traduction industrielle à la chaîne de propriété. Les actionnaires financent Mondelēz et élisent son conseil ; la direction choisit les sites auxquels elle attribue ses capitaux et ses volumes. Depuis le 14 novembre 2025, une partie des biscuits autrefois fabriqués à Château-Thierry sort des chaînes de Loire-Atlantique et de République tchèque.



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