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- Rennes : la fonderie que personne ne voulait voir brûler
- Lyon : Feyzin, les freins carbone et l’air du bassin
- Saint-Brieuc lève la main
- Des milliards de trésorerie, zéro dette
- Rafale, Inde, Maroc : les alternatives ne manquent pas
- L’aviation comme champ de bataille politique
- La mise en examen que personne n’oublie
Le 14 avril 2025, Olivier Andriès comparaît devant une commission parlementaire consacrée aux freins à la réindustrialisation. Il dirige Safran, l’un des premiers équipementiers aéronautiques mondiaux, qui fabrique notamment les moteurs qui équipent les Airbus A320 et les Boeing 737. À cette date, le groupe ne porte aucune dette et sa trésorerie disponible après investissements dépasse plusieurs milliards d’euros. Il dit ceci : « Pour moi, il n’est plus question d’investir dans une ville qui est détenue par une majorité écologiste. »
La phrase est prononcée dans un cadre institutionnel, retranscrite, et aussitôt répercutée. Andriès nomme Lyon. Il nomme Rennes. Deux métropoles où des projets d’usines du groupe ont buté sur des résistances locales. Il ajoute avoir été accueilli, lors d’une visite de terrain, par des jets de tomates, et indique qu’il privilégiera désormais des territoires étrangers, où les procédures administratives sont, selon lui, « plus prévisibles ».
Rennes : la fonderie que personne ne voulait voir brûler
À Rennes, le projet portait sur une fonderie d’aubes de turbine, les pièces métalliques en forme de pale qui guident les gaz brûlants à l’intérieur des moteurs à réaction. Le site envisagé se trouvait sur le territoire de la métropole. Des élus et des collectifs écologistes ont contesté l’implantation au nom des émissions de polluants liées à la coulée du métal en fusion.
Les tensions n’ont pas attendu avril 2025. Plusieurs mois avant l’audition parlementaire, le dossier alimentait déjà des échanges tendus entre le groupe et des représentants locaux. La déclaration d’Andriès au Palais-Bourbon a rendu le conflit public et définitif.
Après la séquence, une partie des opposants rennais a dénoncé ce qu’ils ont appelé un « chantage à l’emploi ». La formule résume le reproche : conditionner une décision d’investissement au positionnement politique d’une majorité municipale revient, selon eux, à utiliser les emplois comme levier de pression électorale. Safran n’a pas répondu publiquement à cette accusation.
Lyon : Feyzin, les freins carbone et l’air du bassin
Le second cas cité par Andriès est lyonnais, mais l’adresse précise est Feyzin, commune du sud de la métropole. Safran y avait étudié l’implantation d’une usine de freins carbone, des disques de freinage fabriqués en fibre de carbone, plus légers que l’acier, qui équipent les roues des avions de ligne au moment de l’atterrissage. Feyzin est déjà un site industriel dense, avec des installations chimiques et énergétiques présentes depuis des décennies.
À lireQui est Pierre-Henri Chuet, l’ex pilote de chasse mis en examen pour intelligence avec une puissance étrangère ?La majorité écologiste à la tête de la métropole de Lyon a exprimé des réserves sur l’impact d’une nouvelle installation industrielle, en particulier sur la qualité de l’air dans un secteur déjà sous surveillance. Le projet n’a pas abouti. Safran dit avoir renoncé ; la métropole dit avoir posé des conditions. Les deux versions coexistent sans qu’un arbitrage public ait tranché.
Après le 14 avril 2025, l’opposition locale a tenu les élus verts responsables d’une perte d’attractivité industrielle. Les écologistes ont maintenu que Safran portait la responsabilité de l’échec.
Saint-Brieuc lève la main
La déclaration d’Andriès a déclenché une compétition immédiate entre territoires. Des responsables politiques de Saint-Brieuc ont publié communiqués et tribunes pour inviter le patron de Safran à « voir le potentiel du territoire ». Ils ont mis en avant la disponibilité de terrains et les compétences locales en mécanique industrielle.
Un dirigeant du CAC 40 reçoit rarement des offres publiques de cette nature de la part d’élus de villes moyennes. La déclaration parlementaire du 14 avril a transformé une décision de localisation d’usine en appel d’offres politique entre collectivités.
Des milliards de trésorerie, zéro dette
Pour comprendre pourquoi Andriès peut parler sur ce ton, il faut regarder les comptes. Safran affiche en 2023 un chiffre d’affaires en forte hausse par rapport à 2022, et son profit d’exploitation, ce que le groupe gagne sur son activité courante avant éléments exceptionnels, progresse encore plus vite. L’agence de notation Standard & Poor’s maintient la note A avec perspective stable, un niveau qui distingue Safran de la plupart de ses concurrents européens de taille comparable, restés en catégorie inférieure. La dette nette est nulle.
Entre 2023 et 2024, le groupe rachète les activités de systèmes électriques de Thales, intègre un spécialiste de la navigation de précision, et engage des acquisitions dans les mécanismes de commande des surfaces d’avion et les équipements de sécurité en cabine. Les dépenses de recherche et développement atteignent près de 2 milliards d’euros en 2023.
Rafale, Inde, Maroc : les alternatives ne manquent pas
Safran ne fabrique pas que des moteurs civils. Ses équipements propulsent le Rafale, ses missiles guidés, dont l’AASM Hammer, une bombe planante de précision utilisée par l’armée française, équipent des forces armées, et ses systèmes optiques embarqués servent à la désignation de cibles depuis les cockpits. Cette activité militaire bénéficie de la hausse des budgets de défense français et des exportations vers l’Inde et les Émirats arabes unis.
En Inde, Safran a inauguré fin 2025 un centre de maintenance de moteurs à Hyderabad. Plus des trois quarts de la flotte d’avions monocouloirs du pays utilisent des moteurs LEAP issus de la coentreprise avec General Electric. Des discussions sont en cours sur une éventuelle ligne d’assemblage de moteurs M88 en Inde, dans le cadre des contrats Rafale signés avec New Delhi. Au Maroc, qu’Andriès a qualifié de « pays absolument stratégique » dans une interview télévisée, il évoque des sites déjà spécialisés dans l’usinage et le câblage, et met en avant la stabilité réglementaire locale pour les contrats de long terme.
Le moteur M88, qui propulse le Rafale, est aujourd’hui assemblé à Villaroche, en Seine-et-Marne. Si une ligne d’assemblage équivalente s’ouvre en Inde, une partie des heures de production aujourd’hui réalisées en France basculerait mécaniquement vers le sous-continent.
L’aviation comme champ de bataille politique
La réponse la plus directe aux propos d’Andriès est venue de Sandrine Rousseau, économiste de formation et députée du groupe écologiste à l’Assemblée nationale. Elle a affirmé au printemps 2025 que « l’aviation n’est pas une industrie d’avenir », accusant le patron de Safran de vouloir pérenniser un modèle de transport qu’elle juge incompatible avec les objectifs de réduction des émissions fixés par la France et l’Union européenne à l’horizon 2030-2050.
À lireVente du Rafale à Taïwan : la France osera-t-elle défier la Chine ?Safran répond sur le terrain des chiffres. Le groupe indique consacrer la majorité de ses dépenses de recherche à l’amélioration de la performance environnementale de ses produits. Il met en avant le programme CFM RISE, développé avec General Electric, qui vise une réduction sensible de la consommation de carburant par rapport aux moteurs actuels. Il travaille également sur les carburants d’aviation durables, des biocarburants ou carburants de synthèse destinés à remplacer le kérosène fossile et à réduire les émissions de CO₂ par vol.
Les carnets de commandes du groupe supposent une montée en cadence continue de la production, donc une augmentation du trafic aérien mondial. Les objectifs climatiques européens de l’aviation supposent une décélération de ce même trafic. Le rapport annuel officiel de Safran pour 2023 ne traite pas de cette contradiction.
La mise en examen que personne n’oublie
En décembre 2024, un article de presse économique a rappelé qu’Olivier Andriès fait l’objet d’une mise en examen dans une affaire liée à l’utilisation d’informations privilégiées sur EADS, l’ancien nom du groupe Airbus, à une époque où il occupait des responsabilités au sein du constructeur. Aucun jugement définitif n’a été rendu. La qualification finale des faits reste en suspens.
Andriès préside par ailleurs le Groupement des industries françaises aéronautiques et spatiales (Gifas), qui regroupe les principaux industriels du secteur et défend leurs intérêts budgétaires et réglementaires auprès des pouvoirs publics. Il occupe donc simultanément la direction d’un groupe coté en Bourse, la présidence du lobby sectoriel, et le statut de mis en examen dans une affaire financière antérieure. C’est depuis cette position qu’il a décidé, le 14 avril 2025, de nommer publiquement les villes où Safran n’investira plus.
