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Vente du Rafale à Taïwan : la France osera-t-elle défier la Chine ?

Taïwan veut le Rafale F4, et le dit ouvertement depuis un an. Un contrat exposerait la France aux représailles de Pékin. L'Élysée n'a toujours pas tranché.

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Le Yuan législatif, le Parlement de Taïwan, a adopté ce jeudi 27 août 2026, par 60 voix contre 50, la version du budget drones portée par l’opposition contre celle que défendait le président William Lai. Le texte fixe un plafond de dépenses de NT$240 milliards, soit 7,56 milliards de dollars, sur six ans, pour l’achat d’aéronefs de combat sans pilote produits sur l’île. Le gouvernement en réclamait NT$210 milliards, 6,6 milliards de dollars. L’opposition a donc voté trente milliards de nouveaux dollars taïwanais de plus que l’exécutif qu’elle combat.

Ce vote ne finance aucun avion de combat. Il intéresse pourtant Dassault Aviation, pour une raison de procédure. Depuis les législatives de janvier 2024, le Kuomintang et le Parti populaire de Taïwan, les deux formations d’opposition, détiennent ensemble la majorité au Yuan législatif et n’ont laissé passer aucun texte budgétaire de défense dans la rédaction voulue par le président Lai. Un achat de Rafale F4, la version la plus récente du chasseur français, devrait franchir ce même filtre, devant les mêmes élus. Jeudi matin, ces élus ont financé un programme d’armement lourd de leur propre initiative, pour la première fois depuis le début de la législature.

Ils l’ont fait à leurs conditions. Les députés ont retiré le pilotage du programme au ministère de la Défense nationale pour le confier à celui des Affaires économiques, ce qui fait passer la commande publique des militaires aux industriels civils. La vice-présidente Hsiao Bi-khim a contesté publiquement ce transfert, qui affaiblit selon elle l’industrie de défense et la préparation militaire de l’île. Elle est la seule responsable de l’exécutif à s’être exprimée nommément contre le vote.

Éric Trappier, PDG de Dassault Aviation, répète depuis septembre 2025 que la vente de Rafale à Taïwan ne dépend pas de lui. Une partie de ce qui n’en dépend pas se joue dans cet hémicycle.

Le KMT a coupé 40 % du budget spécial

Le gouvernement Lai avait présenté en novembre 2025 un budget spécial de défense de NT$1 250 milliards, 39 milliards de dollars, étalé sur huit ans. Le 8 mai 2026, six mois plus tard, les députés ont substitué leur propre texte, ramené à NT$780 milliards, soit 24,8 milliards de dollars. Près de 40 % de coupe.

Aucune ligne consacrée aux avions de combat ne figure dans le texte adopté ce jour-là. Un achat de Rafale supposerait donc soit un amendement à ce budget spécial, soit un troisième véhicule législatif, soumis dans les deux cas à la même majorité d’opposition.

Trois mois après, le 14 août, le budget général 2026 a été adopté avec 266 jours de retard, un record pour l’île. Le secteur des drones y a conservé NT$63,4 milliards, alors que le Kuomintang avait annoncé une réduction de 70 % de cette ligne. Les négociations entre groupes parlementaires ont porté sur le montant, sur le calendrier de décaissement et sur l’autorité chargée d’exécuter la dépense.

Le 17 août, l’exécutif taïwanais a annoncé son intention de proposer pour 2027 un budget de défense de NT$1 100 milliards, 34,1 milliards de dollars, qui franchirait pour la première fois le seuil du millier de milliards de nouveaux dollars taïwanais. Les 7,56 milliards de dollars votés jeudi pour les seuls drones donnent une échelle de comparaison. Le contrat Mirage signé par Taipei en 1992, avions et armement compris, avait coûté 4,9 milliards de dollars.

« Ils veulent du Rafale. Mais ça ne dépend pas de moi »

Éric Trappier a rendu le dossier public le 24 septembre 2025, devant la commission des Affaires économiques de l’Assemblée nationale. La députée Marie-Noëlle Battistel, présidente du groupe d’études sur Taïwan, l’interrogeait sur les perspectives d’exportation du chasseur. « Vous savez très bien ce que veulent les Taïwanais, ils veulent du Rafale. Mais ça ne dépend pas de moi », a répondu le PDG de Dassault Aviation. La formule n’a pas varié d’un mot depuis.

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Elle contient deux informations. La demande taïwanaise existe et le constructeur la connaît. L’autorisation d’y répondre appartient à l’État français, seul habilité à délivrer une licence d’exportation de matériel de guerre.

Une seule indication chiffrée circule sur le volume. En juin 2026, Challenges citait des diplomates taïwanais évoquant jusqu’à 60 appareils au standard F4. Le chiffre correspond exactement à la flotte de Mirage 2000-5Ei livrée à l’île dans les années 1990, les chasseurs français que Taipei utilise encore aujourd’hui. Ni le ministère taïwanais de la Défense nationale ni le bureau présidentiel ne l’ont confirmé publiquement.

William Lai multiplie depuis juin les interventions sur le rythme du réarmement chinois et sur les délais de renouvellement des équipements taïwanais. Le nom du chasseur français est sorti des cercles spécialisés pour gagner les plateaux et les tribunes de l’île. Début août, pendant les exercices annuels Han Kuang, l’armée de l’air taïwanaise a fait décoller ses Mirage et démontré qu’elle pouvait les réarmer rapidement en dehors des bases principales, sur des portions de route aménagées. Les appareils employés pour cette démonstration sont ceux que les 60 Rafale évoqués par Challenges remplaceraient.

Trois refus américains ont conduit Taipei à Saint-Cloud

Entre 2016 et 2025, Taipei a sollicité trois fois l’autorisation américaine d’acquérir une quarantaine de Lockheed-Martin F-35A Lightning II, l’avion de combat furtif conçu pour échapper aux radars adverses. La première administration Trump s’est d’abord montrée favorable au marché, avant de se rétracter en 2018 et d’opposer une fin de non-recevoir. L’administration Biden n’a ouvert aucune négociation. Le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche en 2025 a produit un troisième rejet.

Taipei était allé jusqu’à renoncer à choisir. En 2019, les autorités taïwanaises ont laissé Washington désigner lui-même l’appareil à livrer plutôt que d’exiger le F-35. Les Américains ont retenu le F-16V Viper, dérivé d’une cellule dessinée dans les années 1970.

Le F-35 appartient à la catégorie des chasseurs dits de cinquième génération, dont la furtivité constitue la caractéristique principale. Plusieurs analyses américaines, dont celle du National Security Journal publiée en juin 2026, avancent que le Pentagone redoute la capture de cette technologie en cas d’invasion chinoise réussie, les radars et les logiciels de mission classifiés figurant au premier rang des équipements concernés. Washington raisonne sur l’hypothèse d’une chute de l’île, jugée assez probable par l’establishment militaire américain pour justifier un refus maintenu sous trois administrations successives.

Le raisonnement suivi ensuite à Taipei tient en une ligne : sans accès à la cinquième génération, viser le meilleur de la catégorie immédiatement inférieure, celle des appareils de génération 4.5, non furtifs mais dotés de l’électronique la plus récente. Le Rafale F4 est entré dans le débat taïwanais par cette porte.

Trump évoque Taïwan comme monnaie d’échange

Washington a validé en décembre 2025 une vente d’armes de 11,1 milliards de dollars à Taïwan, portant sur des lance-roquettes HIMARS, des obusiers, des missiles antichars et des drones. Aucun F-35 dans le lot.

Pékin a répliqué par décret officiel le 26 décembre 2025, en sanctionnant vingt entreprises américaines de défense et dix de leurs dirigeants. Boeing, Northrop Grumman et L3Harris figurent sur la liste, aux côtés de Palmer Luckey, fondateur du fabricant de drones Anduril. Les mesures visent les avoirs détenus en Chine et interdisent aux entités chinoises toute transaction avec les sociétés désignées.

Cinq mois plus tard, en déplacement à Pékin pour discuter de droits de douane, Donald Trump a évoqué les ventes d’armes à Taïwan comme une possible « monnaie d’échange » dans ses négociations commerciales avec la Chine. Le Monde a qualifié cette déclaration de rupture avec près de cinquante ans de politique étrangère américaine sur ce dossier.

Huit mois séparaient ces propos de ceux tenus par Éric Trappier devant les députés français. Entre les deux dates, le fournisseur historique de l’armée taïwanaise a placé ses livraisons futures dans le périmètre d’une négociation douanière avec le pays qui menace l’île.

Taipei vole français depuis le contrat de 1992

Les forces aériennes taïwanaises utilisent le Mirage 2000-5Ei depuis la fin des années 1990. Le contrat signé en novembre 1992 portait sur 60 appareils, pour un montant total de 4,9 milliards de dollars dont 2,6 milliards pour les seuls avions, les missiles Magic et MICA et les équipements de soutien composant le reste de la commande. Près de trente ans de maintenance et de formation de pilotes dans l’écosystème industriel français séparent cette signature du vote de jeudi matin.

Aucun autre constructeur occidental ne dispose d’une telle antériorité sur l’île. Les mécaniciens taïwanais entretiennent des avions Dassault depuis la fin du siècle dernier, et les circuits d’approvisionnement en pièces détachées existent déjà.

Pékin ne se limite pas aux protestations diplomatiques sur ce dossier. Un rapport du Quotidien des Entreprises publié en mai 2026 décrit une campagne de désinformation ciblée contre le Rafale, appuyée sur des documents falsifiés et des contenus manipulés diffusés en ligne, ainsi que sur des exercices militaires médiatisés.

Le mobile est commercial autant que stratégique. Aucun chasseur chinois d’exportation n’a percé sur les marchés conquis par Dassault Aviation ces dix dernières années : Inde, Égypte, Grèce, Émirats arabes unis, Qatar. Une commande taïwanaise ajouterait à cette liste le client que Pékin refuse par principe de reconnaître comme un État.

24,6 millions d’euros ont suffi à fâcher Pékin

En 1991, la vente de six frégates Lafayette à Taïwan pour 2,8 milliards de dollars a gelé les relations franco-chinoises pendant plusieurs années.

Le dossier n’a jamais été refermé. En décembre 2024, Pékin a exigé de la France l’annulation d’un contrat de modernisation des systèmes de leurres de ces mêmes frégates, les dispositifs qui détournent les missiles adverses. Montant : 24,6 millions d’euros. Plus de trente ans après la vente initiale, une prestation de cet ordre a suffi à déclencher une démarche officielle chinoise. Soixante Rafale F4 se chiffreraient en milliards.

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Dassault Aviation perdrait par ailleurs l’accès au marché chinois pour ses Falcon 6X et 10X, ses avions d’affaires haut de gamme, au bénéfice de ses concurrents américains et canadiens. Pékin ne fixe jamais à l’avance l’échéance de ses mesures de rétorsion.

Les industriels européens figurent déjà dans le viseur chinois. En avril 2026, Pékin a imposé des restrictions à l’exportation visant sept entités européennes, dont l’allemand Hensoldt, spécialiste des capteurs de défense, et le belge FN Herstal, fabricant d’armes légères, pour ventes d’armes ou « collusion » avec Taïwan. Aucune de ces sociétés n’avait livré d’avion à l’île.

Démocratie de 23 millions d’habitants, non reconnue par la plupart des membres de l’ONU, revendiquée par Pékin comme partie intégrante de son territoire, Taïwan reste le premier point de friction entre la Chine, les États-Unis et l’Union européenne. Le décret du 26 décembre 2025 et les restrictions d’avril 2026 ont visé, à quatre mois d’intervalle, des entreprises des deux rives de l’Atlantique.

Macron n’a pas besoin du contrat taïwanais

Le rapport au Parlement 2026 sur les exportations d’armement, publié par le ministère des Armées, fait état de 21,2 milliards d’euros de prises de commandes en 2025, contre 21,6 milliards en 2024. Deuxième année consécutive au-dessus du seuil des 20 milliards. L’aéronautique militaire pèse environ 8,5 milliards de ce total.

Les 26 Rafale Marine commandés par l’Inde en représentent 6,9 milliards, soit près d’un tiers des exportations françaises de l’année. Début août 2026, Paris a transmis à New Delhi sa proposition technique et commerciale détaillée pour 114 appareils supplémentaires, un marché estimé entre 33 et 35 milliards de dollars, dont 94 exemplaires assemblés en Inde. Le contrat n’est pas signé.

Rapportés à ces montants, les 60 appareils évoqués par les diplomates taïwanais pèseraient peu dans le bilan d’Emmanuel Macron, le président français ayant le plus exporté d’avions de combat. À moins d’un an de la fin de son second quinquennat, une signature avec Taipei relèverait du geste politique, et les mesures de rétorsion chinoises seraient gérées par son successeur.

La décision ne reviendrait de toute façon pas au seul chef de l’État. Aucune licence d’exportation de matériel de guerre ne peut être délivrée sans l’avis de la commission interministérielle pour l’étude des exportations de matériels de guerre, réunie sous l’autorité du Premier ministre et dont le secrétariat est assuré par le secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale. Éric Trappier, lui, n’a pas changé une virgule à sa réponse du 24 septembre 2025.



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