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Aspégic, un médicament ancien, mais central

Transfert d’usine, changement de propriétaire, tensions d’approvisionnement : le parcours récent d’Aspégic révèle les fragilités d’un comprimé que les Français croyaient acquis.

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À Amilly, dans le Loiret, les sachets d’Aspégic sortent des machines comme ils le font depuis des décennies. Mais l’usine qui les produit n’appartient plus au même groupe, et la marque n’est plus pilotée par le même acteur qu’hier. En quelques mois, ce médicament ancien a quitté l’orbite de Sanofi pour passer dans les mains d’un laboratoire de niche et d’un façonnier, pendant que l’État continuait d’affirmer sa volonté de défendre la souveraineté pharmaceutique. Pour les salariés d’Amilly comme pour plusieurs élus, l’Aspégic est devenu un test très concret : celui de la capacité française à garder la main sur un médicament banal, mais omniprésent.

Il est un peu plus de six heures, un matin de novembre, quand les premiers chariots bleus se mettent en mouvement dans l’usine d’Amilly. Sur les palettes, les boîtes d’Aspégic s’empilent encore sous un nom que les salariés ont vu pendant des années sur la façade : Sanofi. À l’intérieur, les lignes de conditionnement tournent sans interruption, dans ce rythme de 3×8 qui continue malgré le changement de propriétaire. « On fabrique toujours l’Aspégic, mais ce n’est plus pour Sanofi », a déclaré un salarié à la presse locale au moment de la transition.

Une usine qui tourne, un propriétaire qui change

Le site d’Amilly, créé en 1961, produit des médicaments à base d’aspirine, notamment Aspégic, Kardégic et Cardirene. En 2025, l’usine emploie 276 salariés, chiffre repris par la presse économique et par une question écrite au Sénat.

Le 6 mars 2025, Sanofi a annoncé la cession du site d’Amilly au façonnier Astrea Pharma, c’est-à-dire à une entreprise qui fabrique des médicaments pour le compte d’autres laboratoires. Le projet prévoit la reprise de tous les contrats de travail et un engagement de maintien de l’emploi pendant au moins trois ans, selon les éléments présentés aux instances représentatives du personnel.

Dans le même mouvement, Sanofi et sa filiale Opella ont organisé le transfert des marques Aspégic et Kardégic vers le laboratoire Substipharm, basé à Paris. Substipharm a confirmé le 31 octobre 2025 avoir acquis Aspégic auprès d’Opella, ainsi que Kardégic et Cardirene auprès de Sanofi. Depuis cette date, le laboratoire détient les autorisations de mise sur le marché de ces médicaments, tandis qu’Astrea les fabrique à Amilly dans le cadre d’un contrat industriel de dix ans.

Dans les ateliers, la production n’a pas été interrompue pendant la transition. Les volumes restent élevés : le site produit chaque année plusieurs dizaines de millions de boîtes d’aspirine, dont une large part sous les marques Aspégic et Kardégic. Pour les patients, rien n’a changé au comptoir de la pharmacie. Pour les salariés, tout a changé dans l’organigramme.

Les représentants CGT ont indiqué craindre une remise en cause des effectifs et des conditions de travail au-delà de la période garantie. Dans une question écrite au Sénat, un élu mentionne lui aussi les inquiétudes liées à la reprise du site par Astrea, présenté dans ce texte parlementaire comme un façonnier détenu par une holding luxembourgeoise. L’information est rapportée dans ce cadre politique et éclaire les suspicions autour du montage.

Comment Sanofi s’est retiré d’un médicament familier

Sanofi a présenté cette opération comme une étape de sa stratégie de recentrage sur les médicaments innovants et les vaccins. Dans ses documents de communication, le groupe met en avant l’immunologie, l’oncologie, les maladies rares et les biothérapies comme ses priorités d’investissement.

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Cette orientation s’est accompagnée d’une réorganisation de l’activité de santé grand public, regroupée au sein d’Opella. La cession partielle d’Opella au fonds d’investissement américain Clayton, Dubilier & Rice (CD&R), puis les opérations concernant Doliprane et Aspégic, ont été décrites par la presse économique comme les étapes d’un même mouvement de retrait des médicaments sans ordonnance les plus connus du grand public.

Début mars 2025, un ministre de l’économie a déclaré devant les députés suivre « de très très près » le projet de cession d’Amilly, en précisant que l’opération s’inscrivait dans la même logique que la réorganisation d’Opella : permettre à Sanofi de concentrer ses moyens sur « les médicaments et les vaccins innovants ». Ce propos confirme la cohérence industrielle du groupe. Il ne règle pas pour autant la question politique : pourquoi un acteur présenté comme stratégique se retire-t-il de médicaments que des millions de Français identifient comme des repères du quotidien ?

Quelques mois plus tôt, la vente de Doliprane avait déjà provoqué de vives réactions. La séquence Aspégic a prolongé cette inquiétude, d’autant qu’elle porte à la fois sur une marque et sur une usine, des salariés et un savoir-faire industriel localisé.

Un nouveau duo : laboratoire de niche et façonnier

En reprenant Aspégic, Substipharm change de catégorie. L’entreprise, fondée à Paris il y a une trentaine d’années, se présente comme un groupe pharmaceutique privé d’origine française, présent dans plus de cent pays et commercialisant plus de quatre-vingt-dix molécules. Elle a construit sa croissance sur les médicaments génériques et les produits de niche.

Dans son communiqué du 31 octobre 2025, Substipharm décrit Aspégic comme une marque utilisée « depuis des décennies » pour la douleur, la fièvre et l’inflammation, et Kardégic/Cardirene comme des références en prévention cardiovasculaire. Le groupe récupère ainsi des produits anciens, connus, massivement prescrits ou conseillés, avec une notoriété déjà installée, sans avoir eu à créer cette relation avec les patients.

Astrea Pharma, de son côté, reprend l’outil industriel. Le façonnier s’est développé ces dernières années en rachetant plusieurs sites de production pharmaceutique en France, avec l’objectif de fabriquer pour de multiples clients. À Amilly, Astrea s’engage à investir 4 millions d’euros par an dans l’usine, tout en assurant la fabrication des produits pour le compte de Substipharm pendant dix ans.

Ce schéma sépare désormais trois fonctions qui, auparavant, étaient largement réunies chez Sanofi : posséder la marque, détenir l’autorisation de mise sur le marché, produire les médicaments. Pour le grand public, cette architecture est quasi invisible. Pour les élus et les syndicats, elle pose une question simple : si un problème survient demain, qui portera la responsabilité principale ?

Une souveraineté pharmaceutique sous contrainte

Le 12 mars 2025, un député a interrogé le gouvernement sur l’avenir du site d’Amilly et sur l’accord conclu en octobre 2024 entre l’État, Opella et CD&R. Cet accord devait garantir la production d’Aspégic en France pendant dix ans.

Dans sa question, le parlementaire demande si l’engagement initial garde la même valeur une fois la marque et le site sortis du périmètre direct d’Opella. Le point est concret : l’État avait négocié avec un acteur, mais le produit et l’usine dépendent désormais de deux autres.

Au Sénat, une autre question écrite, déposée à l’été 2025, revient sur le même sujet. Le texte s’inquiète de voir Sanofi poursuivre ses cessions tout en se présentant comme un acteur central de la souveraineté industrielle et sanitaire française.

Dans sa réponse, le gouvernement indique rester vigilant et précise qu’il échange avec Substipharm et Astrea afin de réaffirmer son engagement en matière de souveraineté pharmaceutique. La formule dit les limites de la puissance publique : l’État suit, alerte, négocie, mais il ne choisit pas à la place des groupes privés la composition de leur portefeuille de produits.

Des tensions d’approvisionnement bien réelles

Le dossier Aspégic ne se réduit pas à une histoire d’actionnaires. L’Agence nationale de sécurité du médicament a signalé dès 2022 des tensions d’approvisionnement sur Aspegic injectable 500 mg/5 mL, avec plusieurs reports de la date de retour à la normale. Cette présentation est utilisée à l’hôpital, notamment dans certaines prises en charge aiguës.

Depuis, l’agence publie régulièrement des points de situation sur les pénuries de médicaments, en particulier sur les psychotropes, le lithium et certains antidépresseurs. Ces documents rappellent que les difficultés de production ne touchent pas seulement des molécules rares ou récentes, mais aussi des médicaments anciens, peu coûteux et très utilisés.

Les causes recensées sont toujours les mêmes : production concentrée sur un petit nombre de sites, difficultés techniques sur certaines lignes, dépendance à quelques fournisseurs clés, et arbitrages industriels défavorables aux spécialités les moins rentables. L’Aspégic injectable s’inscrit dans ce paysage. Il ne s’agit donc pas d’une inquiétude abstraite, mais d’un précédent documenté.

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Pour les hôpitaux, ces épisodes se traduisent par des changements de protocoles et le recours à des alternatives. Pour les pouvoirs publics, ils compliquent le discours sur la souveraineté : garder la production en France est une chose ; garantir la disponibilité constante d’un médicament en est une autre.

Un médicament ancien, mais central

L’histoire de l’Aspégic commence bien avant Sanofi. L’acide acétylsalicylique, c’est-à-dire l’aspirine, a été synthétisé pour la première fois en 1853 par le chimiste Charles Frédéric Gerhardt à Strasbourg. En 1899, la société allemande Bayer a déposé la marque Aspirin en Allemagne et dans plusieurs pays industrialisés, dont la France.

Au XXe siècle, l’aspirine devient l’un des médicaments les plus diffusés au monde. Des travaux historiques rappellent son usage massif pendant l’épidémie de grippe de 1918-1919, puis les rivalités commerciales et nationales qui ont entouré sa diffusion en Europe.

Aspégic correspond à une forme particulière de l’aspirine : l’acétylsalicylate de lysine. Cette formulation, soluble dans l’eau, existe en plusieurs dosages, 100, 250, 500 et 1000 mg, sous forme de sachets à dissoudre et, pour certaines présentations, de solution injectable.

Ses usages couvrent à la fois la fièvre, les douleurs, certaines affections rhumatismales et, pour les formes hospitalières, plusieurs situations cardiovasculaires. Cette double présence, dans l’armoire à pharmacie familiale comme dans les services hospitaliers, explique que le nom d’Aspégic soit connu à la fois des patients et des médecins.

Un comprimé banal, une chaîne de décision complexe

Dans les pharmacies, le nom d’Aspégic reste familier. Pour les patients, le produit renvoie à un geste simple : dissoudre un sachet, faire baisser la fièvre, calmer une douleur, suivre une prescription. Rien, sur la boîte, n’indique la complexité de la chaîne industrielle et capitalistique qui s’est mise en place entre 2024 et 2025.

En quelques mois, Sanofi a cédé une partie de sa santé grand public, vendu Doliprane, puis organisé sa sortie d’Aspégic et de Kardégic. Substipharm a repris les marques. Astrea a repris l’usine. L’État a rappelé ses objectifs de souveraineté, sans empêcher cette recomposition.

À Amilly, les machines tournent toujours. C’est précisément ce qui rend le dossier difficile à lire à première vue : aucune rupture visible, aucun changement brutal pour le patient, et pourtant un déplacement complet des centres de décision. La question posée par les salariés, les élus et les autorités sanitaires tient désormais en peu de mots : qui garantira demain la continuité d’un médicament que beaucoup croyaient acquis ?



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