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Sanofi entre dans une nouvelle ère avec un paradoxe inscrit dans ses comptes : le médicament qui tire ses résultats a une date d’expiration connue. Belén Garijo, qui a pris la direction générale le 1er mai 2026, dispose d’un mandat calé sur cet horizon et d’un contrat plus serré que celui de son prédécesseur. Les actionnaires ont voté, les analystes ont compté : le pipeline n’est pas prêt.
15 milliards sur une molécule
Le 29 avril 2026, les actionnaires de Sanofi ont approuvé un dividende de 4,12 euros par action pour l’exercice 2025, en hausse de près de 16 % par rapport à l’année précédente. Dans le même amphithéâtre parisien, ils ont validé la nomination de Belén Garijo comme directrice générale, à compter du 1er mai. L’action, elle, avait perdu plus de 20 % sur les douze mois précédents.
Dupixent a généré 15,71 milliards d’euros de ventes en 2025, en hausse de plus de 20 % par rapport à 2024. Ce traitement contre les maladies inflammatoires, eczéma sévère, asthme, rhinite, fonctionne en bloquant des signaux du système immunitaire par injection, une technique dite biologique qui le distingue des médicaments chimiques classiques. Il est développé en partenariat avec l’américain Regeneron. Le résultat net du groupe a progressé d’environ 12 % entre 2024 et 2025. Les premiers brevets protégeant Dupixent tombent en 2031.
La Bourse ne pardonnait pas Hudson
Le 11 février 2026, le conseil d’administration de Sanofi a décidé de ne pas renouveler le mandat de Paul Hudson. Le lendemain, un communiqué annonce le nom de sa successeure. Hudson quitte ses fonctions le 17 février, après une transition de quelques jours assurée par Olivier Charmeil, directeur général par intérim.
À Paris, l’annonce fait reculer le titre de 4 à 5 % dans la séance.
Hudson avait pourtant livré des résultats. Sous son mandat, entamé en 2019, le résultat net a progressé, les dividendes ont augmenté, Dupixent a décollé pour devenir le moteur dominant du groupe. Mais le cours de Bourse a stagné pendant que des concurrents prenaient de l’avance. Novo Nordisk, le laboratoire danois qui a transformé ses médicaments contre le diabète en traitements contre l’obésité devenus mondiaux, et AstraZeneca, dont le portefeuille en oncologie a pesé sur les marchés, ont vu leurs titres progresser fortement sur la même période. Les analystes interrogés depuis le début de 2026 désignent le même déficit chez Sanofi : une recherche qui n’a pas produit de relais crédible à Dupixent, avec des programmes abandonnés ou retardés en oncologie et dans les maladies inflammatoires, et un portefeuille de candidats-médicaments en développement, ce que le secteur appelle le pipeline, jugé insuffisant face à des rivaux comme Roche ou Novartis.
À lireEfferalgan, le paracétamol français… importéLe conseil a tiré la conséquence de ce diagnostic en changeant le dirigeant. La séquence précédant ce départ avait déjà signalé un repositionnement : en 2024, Sanofi a cédé le contrôle d’Opella Healthcare, la filiale grand public qui détient Doliprane, au fonds américain Clayton, Dubilier & Rice pour plusieurs milliards d’euros, recentrant le groupe sur les médicaments de prescription et les vaccins. Dans le même mouvement, Sanofi a annoncé plus de 20 milliards de dollars d’investissements industriels aux États-Unis sur plusieurs années, orientés vers la production de médicaments biologiques complexes. Hudson pilotait ces décisions. Il n’en verra pas les effets.
Ce que Merck dit de son profil
Belén Garijo, 65 ans, a passé plus d’une décennie chez Merck KGaA, groupe pharmaceutique et chimique familial basé à Darmstadt, en Allemagne. Elle y a pris la tête de la division Healthcare en 2015, puis la présidence du directoire en 2021, devenant l’une des très rares femmes à diriger une grande entreprise cotée à la Bourse de Francfort. Les rapports annuels du groupe permettent de reconstituer précisément sa rémunération : en 2023, son salaire fixe s’établissait à 1,5 million d’euros, sa rémunération totale, incluant bonus annuel, part en actions et plan de long terme, atteignait entre 10,5 et 11 millions d’euros. En 2024, ce total est tombé à environ 6,8 millions, soit une baisse de 36 %, mécanique directe d’une performance moins bonne. Le ratio entre sa rémunération et le salaire moyen d’un salarié Merck, fixé à 101 400 euros selon le même rapport, est passé de 97,5 fois en 2023 à 60,6 fois en 2024.
Ce qui intéresse Sanofi n’est pas ce ratio. C’est ce que Merck dit de son style de gestion : elle a arbitré entre trois métiers très différents, pharmacie, matériaux pour l’électronique, sciences de la vie, rationalisé un portefeuille vieillissant, et maintenu le dialogue avec une structure familiale qui contrôle le capital. Avant Merck, elle avait participé à l’intégration de Genzyme chez Sanofi, la société américaine spécialisée dans les maladies rares rachetée en 2011 pour plus de 20 milliards de dollars. Cette opération lui a donné une connaissance directe des traitements très ciblés à prix élevé, le type de produits qui pourraient composer un portefeuille post-Dupixent.
Le cours de Merck a reculé d’environ 15 % sous son mandat, dans un environnement où d’autres laboratoires européens progressaient. Les commentateurs pointent des retards dans les lancements en oncologie, malgré un travail réel de rationalisation. Garijo arrive à Paris avec ce bilan, et avec un contrat conçu pour que ce scénario ne se reproduise pas.
Un mandat bâti sur l’échéance de 2031
Le 13 mars 2026, Sanofi a publié au journal officiel des sociétés cotées le détail de la politique de rémunération soumise au vote des actionnaires pour la nouvelle directrice générale. Ce document, qui engage juridiquement le groupe, précise que ce cadre diffère de celui de Paul Hudson. Un article spécialisé le formule directement : « Belén Garijo ne bénéficiera pas des mêmes avantages financiers que Paul Hudson », et « tout est fait pour qu’elle reste en poste jusqu’en 2030 ».
Le mandat court jusqu’à l’assemblée générale appelée à statuer sur les comptes de l’exercice 2029. Cette durée place Garijo à la manœuvre jusqu’à deux ans avant les premières expirations de brevets sur Dupixent, avec obligation de montrer des résultats avant la fin de la période.
Un document transmis au régulateur boursier américain précise les grandes lignes du package. La part variable n’est versée qu’en cas d’atteinte d’objectifs financiers et non financiers : croissance du chiffre d’affaires, marge opérationnelle, cash-flow libre, indicateurs de responsabilité sociale. Y figure aussi le nombre de candidats-médicaments avancés en phase clinique, le pipeline entre directement dans le calcul de sa paie. Les plans d’actions de performance sont conditionnés à la performance relative de l’action Sanofi par rapport à un panier de concurrents du secteur.
À lireAspégic, un médicament ancien, mais centralLes indemnités de départ sont plafonnées et subordonnées au respect de critères de performance. La somme des variables potentiels accordés à Hudson pouvait représenter plus de deux fois son salaire fixe lorsque plusieurs plans se cumulaient sur une même année, selon les comparaisons internes évoquées dans les documents réglementaires. Ce plafond a été abaissé pour Garijo. L’assemblée du 29 avril a approuvé ce cadre. En durcissant ces critères, le conseil a rendu explicite ce qu’il reprochait implicitement à la période précédente : avoir maximisé les distributions sans reconstruire suffisamment le portefeuille.
2031, et ensuite
Dupixent dominera les comptes de Sanofi pendant encore plusieurs années, la croissance de 20 % en 2025 le confirme. Mais à partir de 2031, des copies de ce médicament biologique, les biosimilaires, produits par d’autres laboratoires une fois les brevets tombés, arriveront sur le marché et feront pression sur les prix, affectant les marges bien avant les volumes. Pour limiter ce choc, Sanofi doit identifier d’autres médicaments capables de prendre le relais en dermatologie, en immunologie ou dans de nouvelles aires thérapeutiques, et avancer plusieurs candidats en développement clinique avancé d’ici à 2028-2029, pour espérer des lancements commerciaux autour de 2032-2033.
Ce calendrier est inscrit dans le contrat de Garijo. Frédéric Oudéa, qui préside le conseil d’administration, a présenté la nouvelle directrice générale aux actionnaires en indiquant la nécessité d’« améliorer l’allocation du capital et de mieux traduire la science en performance durable ». Le communiqué publié à l’issue de l’assemblée évoque « la prochaine phase de développement de Sanofi » et décrit une mission en trois axes : faire avancer la feuille de route scientifique, renforcer la discipline d’exécution, favoriser une culture d’excellence.
Les investissements annoncés aux États-Unis, plus de 20 milliards de dollars sur plusieurs années dans la production de médicaments biologiques complexes, dessinent les infrastructures de cet après. Ces usines très coûteuses à construire et à opérer sont celles qui pourraient fabriquer les successeurs de Dupixent, si la recherche en produit. Les programmes récents en oncologie et dans les maladies inflammatoires n’ont pas tenu leurs promesses. Garijo n’a pas encore indiqué publiquement quels candidats elle entend pousser en priorité depuis le 1er mai.
