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À Rumilly, l’usine qui fait les poêles Tefal depuis soixante ans vient d’être placée sous arrêté préfectoral pour émissions de PFAS dans l’air. Six jours plus tôt, le groupe SEB annonçait son retour à la croissance. La marque la plus présente dans les cuisines françaises tient désormais deux récits en même temps, et les deux sont vrais.
L’injonction du 29 avril
Le document tient en quelques pages. Il est signé du préfet de Haute-Savoie, daté du 29 avril 2026, et il s’adresse au groupe SEB. Son objet : des PFAS ont été détectés dans l’air autour du site de fabrication des poêles Tefal à Rumilly. La préfecture exige de l’industriel qu’il identifie l’origine de ces émissions avant le 30 octobre 2026, qu’il réalise une « étude de dispersion atmosphérique actuelle et historique » de son activité, et qu’il remette un plan d’action au 1er janvier 2027, pour une mise en œuvre au plus tard le 1er mars.
Ce n’est pas une alerte sanitaire. Ce n’est pas encore une mise en cause judiciaire. C’est pire, d’une certaine façon : c’est une injonction administrative à documenter soi-même sa propre contamination, passée et présente.
La réponse du groupe SEB est arrivée dans les heures qui ont suivi. « Cette décision s’inscrit dans la continuité du travail mené par Tefal, depuis plusieurs années, en lien étroit avec les services de la préfecture et les autorités compétentes », a indiqué le groupe dans un communiqué. Tefal a ajouté que « les rejets actuels liés au site de Rumilly sont très limités, de l’ordre de quelques grammes par an ».
Quelques grammes par an. La formule a de quoi rassurer. Elle dit aussi, implicitement, qu’il y a des rejets.
Ce que l’arrêté ne précise pas encore, c’est depuis combien de temps. La préfecture l’admet elle-même : les premières mesures atmosphériques, menées en novembre 2025 et février 2026, « doivent être interprétées avec prudence » et restent « partielles ». L’étude de dispersion « historique » réclamée par l’arrêté est précisément là pour répondre à cette question. Rumilly n’est pas une ville éloignée de tout. Ses 15 000 habitants vivent à moins de vingt kilomètres du lac d’Annecy. La pollution aux PFAS dans les eaux souterraines y avait déjà été documentée dès l’automne 2022, contraignant la communauté de communes à déconnecter les captages d’eau potable du réseau de distribution.
La chimie dans le nom
Pour comprendre ce que représente cet arrêté, il faut remonter à 1954. À cette époque, Marc Grégoire, ingénieur né en 1906, chercheur à l’ONERA, le centre de recherche aéronautique français, travaille à perfectionner des cannes à pêche en fibre de verre. Pour faciliter le démoulage de la fibre de verre sur ses moules en aluminium, il expérimente un matériau étrange, développé par le chimiste américain Roy Plunkett en 1938 : le polytétrafluoroéthylène, le PTFE, que la société DuPont commercialise sous le nom de Téflon.
C’est sa femme Colette qui fait le lien avec la cuisine. Elle lui lance le défi de couvrir une poêle avec ce matériau. Il dépose le brevet de la « poêle qui n’attache pas » en 1954. Deux ans plus tard, comme aucun fabricant d’articles ménagers ne manifeste le moindre intérêt pour son invention, il ouvre lui-même un atelier dans la banlieue nord de Paris, à Sarcelles, et crée la société Tefal en 1956, contraction de « téflon » et « aluminium ».
La chimie est dans le nom. Elle l’a toujours été.
À lireMaille, la moutarde des rois devient américaineLe PTFE appartient à la grande famille des PFAS, les substances per- et polyfluoroalkylées, que l’on appelle aujourd’hui « polluants éternels ». Ce sont des composés de synthèse utilisés depuis les années 1950 dans des milliers de produits : imperméabilisation des textiles, emballages alimentaires, mousses anti-incendie, et donc revêtements antiadhésifs de cuisine. Leur point commun : ils ne se dégradent pas. Ni dans les sols, ni dans l’eau, ni dans l’organisme humain. L’un d’eux, le PFOA, longtemps utilisé dans la fabrication du PTFE, a été classé « cancérogène pour les humains » (Groupe 1, le niveau de preuve le plus élevé) par le Centre international de recherche sur le cancer en novembre 2023, sur la base d’indications suffisantes chez l’animal et de mécanismes biologiques documentés chez l’humain. Le PFOA est interdit en Europe depuis 2020. Tefal avait anticipé cette interdiction en éliminant ce composé de sa production dès 2012, huit ans avant la date légale.
Tefal n’a pas dérivé vers les PFAS par négligence au fil du temps. Elle en est issue par construction, depuis le premier jour.
La photo de Jackie Kennedy
En 1961, les ventes de Tefal aux États-Unis stagnent. La marque tente de s’implanter sur le marché américain sans y parvenir vraiment. Puis un photographe new-yorkais immortalise Jackie Kennedy, alors première dame des États-Unis, sortant d’un grand magasin de Manhattan avec une poêle Tefal à la main. Le cliché fait le tour de la presse américaine. Le mois suivant, les ventes passent de quelques milliers à plusieurs millions d’exemplaires.
Tefal n’avait rien organisé. Aucun contrat, aucune mise en scène. La désirabilité de la marque avait surgi d’un accident photographique, et son modèle de croissance s’était construit sur cette irruption de l’aspiration sociale dans l’objet quotidien.
En février 1963, Tefal va plus loin. La marque associe ses crêpières à la Chandeleur, une fête populaire tombée en désuétude depuis des décennies, en invitant Jacques Martin à animer une gigantesque « Crep’Party » sur les ondes de RTL. La fête revit. Les ventes s’envolent. Tefal ne vend plus seulement une poêle : elle vend un rituel collectif, une date dans le calendrier, une promesse de réunion familiale. Entre 1974 et 1978, la raclette-grill, la fondue électrique et le croque-gaufres complètent le dispositif. Chaque produit est une occasion de se retrouver à table.
En 1968, le groupe SEB rachète Tefal et ses cinq filiales européennes. L’entreprise bourguignoise, spécialiste de l’emboutissage de l’aluminium, absorbe la marque sans en altérer l’identité populaire. Pendant les décennies suivantes, Tefal s’installe dans quatre foyers français sur cinq. Elle devient ce qu’aucun plan marketing ne peut fabriquer : une évidence domestique.
« Nos revêtements sont sûrs »
Au printemps 2024, le Parlement français débat d’une proposition de loi visant à interdire les PFAS dans plusieurs catégories de produits. Pour Tefal, l’enjeu est direct : son revêtement antiadhésif de référence, le PTFE, est un PFAS. Le groupe SEB déploie alors une campagne de communication affirmant que ses revêtements PTFE « sont reconnus comme sûrs » par les autorités sanitaires, au motif qu’ils ne contiennent pas de PFOA, le composé déjà interdit en Europe, et que le PTFE, une fois appliqué sur la poêle, ne se libère pas dans les aliments à l’usage.
La campagne fonctionne. La loi adoptée en avril 2024 exclut les ustensiles de cuisine de son périmètre. Tefal conserve son revêtement.
En juillet 2025, trois associations, France Nature Environnement, Générations Futures et l’Association citoyenne et laïque des consommateurs, déposent une plainte devant le parquet de Paris contre le groupe SEB pour « pratiques commerciales trompeuses ». La plainte porte précisément sur ce que la campagne de 2024 a omis : le Centre international de recherche sur le cancer ne qualifie pas le PTFE de « sûr », les données disponibles étant jugées insuffisantes pour conclure dans un sens ou dans l’autre ; et le cycle de vie du produit, de sa fabrication à l’usure progressive du revêtement, est susceptible de libérer des substances PFAS dans l’environnement. Stanislas de Gramont, directeur général du groupe SEB, a indiqué que le groupe « prend acte de cette nouvelle action de la part de ces activistes » et se dit « serein ».
En novembre 2025, la revue Novethic constate que « la polémique n’a pas cessé et continue d’écorner l’image de SEB », tandis que les consommateurs se tournent vers les alternatives sans revêtement chimique.
Les aveux en creux
La réponse interne du groupe à cette crise est lisible dans trois décisions prises entre 2023 et 2025, trois décisions que le groupe n’a jamais présentées ensemble.
En 2023, Tefal lance la gamme « Renew » en céramique, sans PFAS. La marque en parle comme d’une « extension de gamme », non comme d’une transition. En janvier 2025, SEB rachète La Brigade de Buyer, groupe qui regroupe les marques De Buyer, Sabatier et 32 Dumas, pour un chiffre d’affaires de 66 millions d’euros et 290 salariés répartis sur trois sites français. De Buyer est une référence pour les chefs professionnels : ses poêles en acier, en fonte et en cuivre n’ont jamais comporté de revêtement chimique. L’acquisition est présentée par le groupe comme une ambition de « renforcer notre leadership sur les segments professionnel et premium ».
Lus séparément, ces deux mouvements semblent anecdotiques. Lus ensemble, ils indiquent que SEB se dote en interne de l’alternative à Tefal, au moment même où il défend Tefal à l’extérieur.
Toujours en janvier 2025, le groupe lance sa filière de recyclage : 1 700 points de collecte en France, dont 945 bureaux de La Poste depuis octobre 2025, avec l’objectif de récupérer 20 millions de poêles usagées d’ici 2027. Les ustensiles collectés sont acheminés vers Rumilly pour y être refondus et transformés en nouveaux produits. Le site industriel présenté comme le pilier de l’économie circulaire et de la réindustrialisation verte est le même site que la préfecture place sous arrêté administratif pour émissions de PFAS dans l’atmosphère, le 29 avril 2026.
Rumilly, 66 postes
Le 25 février 2026, le groupe SEB présente son plan baptisé « Rebond ». Les chiffres sont précis : 2 100 suppressions de postes dans le monde, dont jusqu’à 500 en France « sur la base du volontariat ». Pour Rumilly, 66 postes sont concernés.
Le plan est la conséquence directe des résultats 2025. En clair : le groupe a produit autant, mais gagné beaucoup moins. Son chiffre d’affaires s’établit à 8,169 milliards d’euros, en légère croissance organique de 0,3% mais en recul de 1,2% en données publiées. Surtout, son résultat opérationnel tombe à 601 millions d’euros, soit une chute de 25% par rapport à 2024, et sa marge, la part du chiffre d’affaires qui se transforme effectivement en profit, recule de 9,7% à 7,4%.
Retour en 2024. Pendant les débats parlementaires sur l’interdiction des PFAS, Tefal avait publiquement chiffré le coût humain d’une éventuelle interdiction : 600 emplois menacés à Rumilly si la loi passait. L’argument avait pesé dans le débat. La loi avait épargné les ustensiles de cuisine. Puis, deux ans plus tard, le plan Rebond supprime 66 postes à Rumilly, non pas en raison des PFAS, mais en raison de la dégradation de la rentabilité du groupe. L’emploi que la chimie devait protéger est restructuré par les marchés.
Six jours d’écart
Le 23 avril 2026, le groupe SEB publie ses résultats du premier trimestre. Chiffre d’affaires à 1 885 millions d’euros, en hausse organique de 2,7%. Résultat opérationnel à 72 millions d’euros, en progression de 42% par rapport aux 50 millions du premier trimestre 2025. Le communiqué confirme « le retour attendu à une croissance » du résultat en 2026.
À lireLe Petit Marseillais, une marque française sans actionnaire françaisSix jours plus tard, l’arrêté préfectoral du 29 avril atterrit sur les bureaux du groupe.
Les deux documents coexistent. Le plan Rebond réduit les coûts, améliore les marges, reconstitue la rentabilité. Aucun de ces leviers ne répond à ce que la préfecture demande : une cartographie des émissions passées de PFAS dans l’air de Rumilly.
Ce qu’il faut bien comprendre, c’est la nature de l’exercice imposé par l’arrêté. L’étude de « dispersion atmosphérique actuelle et historique » réclamée par la préfecture n’est pas une simple mesure ponctuelle. C’est une reconstitution. Elle supposera de dater les émissions, d’en estimer les volumes, de modéliser leur dispersion sur des années, peut-être des décennies. En décembre 2024, la communauté de communes de Rumilly Terre de Savoie avait formalisé par acte notarié une donation de Tefal de 360 000 euros pour prendre en charge une année de fonctionnement de l’unité de traitement de l’eau potable contaminée aux PFAS. Le communiqué de la collectivité était explicite : Tefal fait partie des industriels locaux « ayant utilisé ces substances à l’origine de la pollution de l’eau potable ».
Le 22 mai 2026, la communauté de communes et la ville de Rumilly ont franchi un pas supplémentaire : une procédure d’assignation en référé a été lancée auprès du juge des référés du tribunal d’Annecy pour obtenir une expertise judiciaire indépendante sur les PFAS, visant notamment Tefal et l’ex-site Salomon.
La question que l’arrêté du 29 avril posait sans la formuler ainsi, depuis combien de temps, et dans l’air cette fois, à quelle hauteur, est désormais aussi celle que pose un tribunal. Tefal a jusqu’au 1er janvier 2027 pour remettre son plan d’action à la préfecture. Ce que cette réponse dira de soixante-dix ans d’une promesse fondée sur la chimie du non-collant, personne ne le sait encore.
