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- Un demi-siècle de fonds pour ne pas devenir une marque musée
- Grenoble, 1871 : une fabrique, un personnage de comptine
- Germaine et le foulard : un capital émotionnel de cinquante ans
- De Grenoble à Madrid : une marque à actionnaires nomades
- Les MDD au col, le blé dur dans le rouge
- Papier recyclable dès 2021, prix en 2023
- Gnocchis stars et rayons numériques
En juillet 2025, Pastacorp, propriétaire de Lustucru pâtes sèches, a bouclé un tour de table à 50 millions d’euros pour moderniser son outil industriel et financer des acquisitions, le pari le plus ambitieux de la marque depuis des décennies.
Derrière un nom vieux de 115 ans et une vieille dame au foulard connue de toute la France, deux entreprises distinctes se battent désormais sur des fronts opposés : les prix bas des marques de distributeurs d’un côté, les nouveaux usages culinaires de l’autre.
Un demi-siècle de fonds pour ne pas devenir une marque musée
En juillet 2025, Pastacorp, l’entreprise grenobloise propriétaire de Lustucru pâtes sèches, a restructuré son capital avec l’entrée en minoritaire de Geneo Capital Entrepreneur et de ses co-investisseurs Socadif et C2AD. Objectif affiché : financer 50 millions d’euros d’investissements dans l’outil de production et préparer des opérations de croissance externe. « Il y aura des croissances externes sur la route », a déclaré la direction de Pastacorp au Figaro en juillet 2025.
L’opération est une transition familiale. Antony et Bernard Cohen-Skalli, héritiers de la famille qui dirige Pastacorp depuis 1971, ont restructuré le capital entre eux avant d’ouvrir une partie minoritaire à Geneo. La décision traduit une réalité industrielle concrète : à Grenoble, les lignes de production ont besoin d’une remise à niveau pour absorber une demande croissante de formats premium et répondre à un marché qui, selon Kantar, voit les pâtes « monter en gamme » depuis 2024. Pastacorp affichait 147 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2024.
La structure du groupe Lustucru, en 2026, est celle d’une marque coupée en deux. D’un côté, Pastacorp gère les pâtes sèches sous pavillon français, adossé désormais à Geneo. De l’autre, Lustucru Sélection, les pâtes fraîches, les gnocchis, les pâtes farcies, est une filiale d’Ebro Foods, groupe espagnol coté à Madrid et premier producteur mondial de riz. La branche fraîche affichait 179 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2022. Même nom, même logo, deux propriétaires.
Grenoble, 1871 : une fabrique, un personnage de comptine
La fabrique naît à Grenoble en 1871, sous l’impulsion de Louis Cartier-Millon, qui reprend un atelier de fabrication de pâtes existant depuis 1824 place de Gordes. En 1911, son fils Albert Cartier-Millon lance un concours d’affiches publicitaires pour moderniser la marque. C’est lors du banquet qui suit ce concours que le caricaturiste Jean-Louis Forain propose le nom « Lustucru », tiré du personnage de « Pèr’Lustucru » dans la comptine La Mère Michel, la formule populaire « l’eusses-tu cru ? » en étant l’étymologie. 1911 est l’année de naissance du nom, non de l’entreprise.
Dès 1922, la fabrique commande des dessins publicitaires conservés aujourd’hui au musée de Grenoble. En 1933, une chanson réclame circule sur les ondes. La singularité du produit, des pâtes fabriquées avec des œufs frais et non en poudre, devient l’argument de vente central et restera inchangé pendant un siècle. L’Isère, ses élevages avicoles et ses blés durs alpins forment le terreau originel d’un positionnement que la marque continue de revendiquer.
À lireNespresso veut se réinventerLa croissance d’après-guerre place Lustucru dans le giron du groupe lyonnais Rivoire & Carret, autre pilier des pâtes françaises. En mai 1984, Le Monde titre : « Divorce entre Lustucru et Rivoire & Carret ». C’est la première démonstration publique que Lustucru est un actif que l’on se dispute.
Germaine et le foulard : un capital émotionnel de cinquante ans
Dans les années 1970 et 1980, Lustucru construit une campagne publicitaire autour d’une figure simple : une femme âgée, foulard noué sous le menton, qui prépare ses pâtes aux œufs frais. La « mère Germaine » n’est pas une personnalité réelle. Elle est une construction visuelle qui associe Lustucru à la cuisine domestique, au quotidien, à la transmission entre générations.
Le slogan « Les pâtes aux œufs frais » est décliné sur toutes les campagnes pendant des décennies. En 2024, Lustucru diffuse une nouvelle campagne télévisée qui reprend les codes visuels historiques de la marque. Le résultat est mesuré : Lustucru figure dans les classements annuels Kantar Brand Footprint parmi les marques les plus achetées en France dans la catégorie pâtes.
Ce capital émotionnel a une contrepartie. La marque est associée à un imaginaire rassurant, ancré dans la France des années 1970, qui complique les repositionnements vers des consommateurs plus jeunes et plus urbains. En 2025, les campagnes digitales de Lustucru Sélection misent sur les réseaux sociaux et un ton décalé, un écart visible avec la communication historique de la branche pâtes sèches.
De Grenoble à Madrid : une marque à actionnaires nomades
En septembre 2002, Ebro Foods et le groupe Skalli annoncent, avec le soutien de BNP Paribas Capital, la cession de la branche pâtes fraîches et riz de Lustucru à Panzani, créant le « leader français des pâtes, sauces et riz ». La branche pâtes sèches (Pastacorp), elle, reste entre les mains de la famille Cohen-Skalli. Dès 2002, la marque est donc administrativement partagée entre deux entités distinctes, un découpage que le consommateur ne perçoit pas.
Panzani est ensuite absorbé par Ebro Foods, géant espagnol du riz et des pâtes. La marque grenobloise se retrouve dans un portefeuille qui comprend des marques italiennes, néerlandaises et américaines. En 2012, Lustucru pâtes sèches relance Rivoire & Carret comme marque premium dans le rayon, signe d’une stratégie de portefeuille à deux vitesses.
En mars 2021, Pastacorp se positionne pour racheter Panzani et reconstituer un pôle pâtes françaises intégré. La tentative échoue : dès juillet 2021, Ebro Foods choisit CVC Capital Partners comme acquéreur, pour 550 millions d’euros. La transaction est finalisée fin 2021. Panzani appartient à CVC depuis lors, concurrent direct de Pastacorp dans le rayon pâtes sèches.
Les MDD au col, le blé dur dans le rouge
Le marché français des pâtes absorbe environ 600 000 tonnes par an. C’est un marché mature, à croissance lente en volume, mais soumis depuis 2021 à deux chocs simultanés : la flambée des prix du blé dur, perturbée par la guerre en Ukraine et des aléas climatiques répétés, et la progression des marques de distributeurs dans le rayon pâtes sèches entrée de gamme.
Entre 2021 et 2023, les fabricants de pâtes ont dû répercuter les hausses de matières premières sur leurs tarifs en grande surface. Pour Lustucru, la contrainte est double : rester compétitif face aux MDD sur les premiers prix, tout en maintenant une image de qualité suffisante pour justifier un écart de prix. Sur les pâtes fraîches, Barilla et une nouvelle génération de marques premium occupent les créneaux les plus rémunérateurs.
La réponse de Pastacorp passe par un argument de souveraineté alimentaire. La marque met en avant sa production 100% française, blé dur cultivé en France, fabrication à Grenoble, dans ses communications depuis 2021. L’argument trouve un écho mesurable : selon Kantar, les consommateurs français valorisent davantage l’origine des produits depuis la crise inflationniste.
Papier recyclable dès 2021, prix en 2023
Dès 2021, Lustucru pâtes sèches lance une gamme « Les bonnes pâtes françaises » conditionnée dans un emballage 100% papier recyclable, sans plastique. Le déploiement se poursuit : la gamme « pâtes 3 min » rejoint ce format en mars 2024. En octobre 2023, la démarche reçoit une distinction aux Trophées Action Co, ce qui lui donne une visibilité sectorielle. La marque en fait un différenciateur face aux MDD, dont les marges ne permettent pas les mêmes investissements en écoconception.
À lireLes pires glaces du supermarché : le classement de l’étéDu côté de Lustucru Sélection, Ebro Foods intègre des engagements de réduction d’empreinte carbone dans son rapport annuel de durabilité 2024. La branche française revendique un sourcing local sur ses pâtes fraîches. En avril 2026, la plateforme Moralscore a ouvert une évaluation éthique de Lustucru, signal que les acteurs de la notation extra-financière examinent désormais la cohérence des engagements de la marque.
La tension est réelle : un discours « 100% français » porté par Pastacorp coexiste avec un actionnariat espagnol pour Lustucru Sélection. Les deux branches partagent un nom mais communiquent des récits distincts sur leur ancrage territorial.
Gnocchis stars et rayons numériques
Sur les pâtes fraîches, Lustucru Sélection a fait des gnocchis à poêler le produit locomotive de sa gamme. En 2025, la campagne « Gnocchi Star » accompagne le lancement d’un format remodelé. Le produit a reçu le label Saveur de l’Année 2025. En octobre 2025, Lineaires signalait une nouvelle version avec une forme revue pour une meilleure tenue à la cuisson.
Sur le plan numérique, Lustucru Premium Groupe a engagé en 2024 une stratégie d’optimisation de sa présence en eRetail Media, sur les plateformes de courses en ligne des grands distributeurs. L’objectif est d’occuper les premiers emplacements sponsorisés sur les mots-clés « pâtes fraîches » et « gnocchis » au moment où les achats alimentaires en ligne progressent en France.
Du côté de Pastacorp, le plan de 50 millions d’euros annoncé en juillet 2025 est adossé à une ambition de croissance externe explicite. Geneo Capital Entrepreneur, fonds spécialisé dans l’accompagnement des ETI françaises, entre au capital pour financer des acquisitions dans un secteur des pâtes françaises qui compte encore une dizaine d’acteurs régionaux. La famille Cohen-Skalli, à la tête de la marque depuis 1971, engage ainsi la transformation industrielle et capitalistique la plus significative de son histoire récente, face à un concurrent direct, Panzani, désormais entre les mains d’un fonds de private equity qui dispose d’une capacité de frappe autrement plus élevée.
