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Emeutes : le petit commerçant, grand oublié des bilans

Au lendemain des saccages du 17 octobre, le premier bilan est venu du patron du premier distributeur français. Ceux qui risquent de tout perdre, eux, n’ont pas eu voix au chapitre.

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Dimanche matin, le commerce français a découvert l’ampleur des dégâts par la voix d’Alexandre Bompard. Sur LCI, le président de la Fédération du commerce et de la distribution a avancé un chiffre : 1 500 commerces touchés, pour une facture qui pourrait atteindre plusieurs centaines de millions d’euros. Dans la foulée, il a détaillé le cas de son propre groupe. Carrefour compte une cinquantaine de magasins dégradés, une vingtaine pillés, et des dommages estimés à quelques dizaines de millions d’euros.

Des victimes sans porte-voix

Personne ne contestera la légitimité de ce bilan. Mais il dit beaucoup de la manière dont on regarde une crise. Le premier visage des victimes est celui d’un PDG du CAC 40, et la première unité de mesure, le million d’euros. Le boulanger dont la vitrine a volé en éclats, la gérante d’une boutique de vêtements dont les rayons ont été vidés, le buraliste qui ne sait pas quand il pourra rouvrir n’ont ni fédération sur les plateaux ni service de communication pour chiffrer leur préjudice. Ils sont pourtant dans ces 1 500.

Car une même vitrine brisée n’a pas le même poids partout. Pour une grande enseigne, cinquante magasins abîmés représentent un coup dur, réparti sur un réseau, des fonds propres solides, des assureurs habitués à négocier. Pour un indépendant, un seul magasin fermé, c’est toute l’entreprise à l’arrêt. Quelques jours sans chiffre d’affaires suffisent à assécher une trésorerie. Quelques semaines peuvent la condamner. Et pendant ce temps, les loyers, les factures et les échéances continuent de tomber.

Les coûts que personne ne filme

Les dégâts visibles ne racontent d’ailleurs qu’une partie de l’histoire. Remplacer une vitrine et reconstituer un stock ne suffit pas. Il faut aussi financer la sécurisation des locaux, les réparations, et encaisser le manque à gagner d’une activité interrompue. Ces coûts-là ne figurent sur aucune image de centre-ville dévasté. Ils pèsent pourtant bien plus lourd dans le budget d’un commerce de quartier que dans les comptes d’un groupe international.

Derrière les commerçants, il y a aussi leurs salariés. Une fermeture prolongée ne se traduit pas seulement par des conditions de travail dégradées. Elle peut, à terme, toucher leur rémunération et menacer leur emploi. Ceux-là non plus n’apparaissent dans aucun décompte.

Une protection votée, mais toujours en sommeil

Le plus troublant est que le risque était connu. En 2023, les violences urbaines avaient déjà coûté 793 millions d’euros de sinistres assurés, dont près des deux tiers concernaient des biens professionnels. Le législateur en a tiré une leçon : la loi de finances pour 2026 a créé une garantie obligatoire contre les émeutes, adossée à un fonds de mutualisation garanti par l’État. Sur le papier, le petit commerçant est enfin protégé. Dans les faits, le dispositif attend toujours le feu vert d’une procédure européenne et la publication de ses textes d’application. Les commerçants saccagés samedi paient donc le prix d’un retard administratif.

« Payer et réparer », une promesse qui ne suffit pas

Le ministre de l’Économie, Roland Lescure, a promis que les auteurs des destructions devraient « payer » et « réparer ». L’intention est louable. Elle ne remboursera pas une vitrine avant la fin du mois, et chacun sait que les responsables identifiés ne couvriront jamais les centaines de millions d’euros en jeu. La réponse attendue est ailleurs : une indemnisation rapide, des reports de charges, un accompagnement des trésoreries les plus fragiles, et l’entrée en vigueur sans délai de la garantie votée l’an dernier.

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Il y a une cruelle ironie dans cette affaire. Les saccages ont éclaté en marge d’une mobilisation contre la vie chère. Parmi ceux qui en paient aujourd’hui les conséquences figurent des indépendants et des salariés qui connaissent eux aussi, de très près, les fins de mois difficiles. Les oublier dans les bilans reviendrait à les frapper une seconde fois.



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