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Une même liaison peut être construite par une entreprise française, posée par un navire d’Orange, financée par un groupe américain et exploitée depuis une station située sur le littoral. La propriété des câbles sous-marins ne se réduit donc jamais à un seul nom. En France, l’État contrôle un maillon industriel décisif, mais les câbles eux-mêmes relèvent souvent de consortiums internationaux.
Le 1er janvier 2025, l’Agence des participations de l’État est devenue propriétaire de 80% d’Alcatel Submarine Networks, ou ASN, le fabricant de câbles sous-marins installé à Calais. Nokia a conservé les 20% restants.
L’État a ainsi pris le contrôle du fabricant, non de tous les câbles qui arrivent sur les côtes françaises. Un câble peut appartenir à plusieurs entreprises, tandis qu’ASN peut n’intervenir que pour le fabriquer, le poser ou le réparer. Pour comprendre qui possède quoi, il faut distinguer quatre rôles : le propriétaire finance le système ou une partie de ses fibres ; le fabricant construit le câble ; l’opérateur d’atterrissement le raccorde au réseau terrestre ; l’armateur pose ou répare la liaison depuis un navire.
L’État contrôle le fabricant
ASN fabrique des câbles en fibre optique, les équipements qui amplifient le signal sous la mer et une partie des matériels utilisés lors de la pose. L’entreprise intervient aussi dans l’installation et la maintenance de certains systèmes. Alain Biston, président-directeur général d’ASN, a déclaré devant le Sénat que l’Agence des participations de l’État détenait 80% du capital depuis le 1er janvier 2025. Les accords conclus avec Nokia prévoient que l’État puisse, à terme, acheter les 20% restants.
ASN est le seul fabricant européen de câbles sous-marins de télécommunications en fibre optique. L’entreprise représente environ un tiers du marché mondial, face à l’américain SubCom et au japonais NEC. Cette position industrielle donne à la France la capacité de produire des câbles et leurs équipements. Elle ne signifie pas que l’État français devient propriétaire des câbles conçus dans l’usine de Calais.
Un constructeur automobile ne devient pas propriétaire de chaque voiture qu’il fabrique. ASN se trouve dans une situation comparable : l’entreprise livre un système à un client, puis le client ou le consortium garde les droits sur ce câble.
Orange possède les navires
Orange Marine appartient à 100% au groupe Orange depuis 1999. La société exploite, avec sa filiale Elettra Tlc, une flotte de six navires câbliers et d’un navire d’étude des fonds marins. Les navires câbliers transportent le câble, le déroulent sur le fond marin, l’enfouissent près des côtes et interviennent lorsqu’une ligne est coupée. Le navire d’étude repère les itinéraires possibles et cartographie les fonds avant le début des travaux.
Orange Marine ne possède pas nécessairement les câbles sur lesquels ses navires travaillent. Une compagnie maritime peut poser un câble commandé par Google, Microsoft, Orange, un opérateur africain ou un consortium réunissant plusieurs entreprises. ASN utilise aussi des navires, notamment affrétés auprès de Louis Dreyfus Armateurs. La flotte d’Orange Marine se distingue donc des bâtiments affrétés pour ASN ; les deux groupes peuvent intervenir sur une même liaison, mais leurs navires ne relèvent pas de la même entreprise.
À lireCegid et Silae fusionnent dans un accord à plus de 10 milliards d’eurosLa répartition est simple : ASN fabrique des systèmes ; Orange Marine opère des navires ; les propriétaires des câbles financent et utilisent les liaisons.
Orange contrôle l’arrivée en France
Un câble sous-marin finit toujours par atteindre la terre. Cette arrivée se fait dans une station d’atterrissement : un site sécurisé où la fibre sous-marine rejoint le réseau terrestre et, ensuite, les centres de données ou les réseaux des opérateurs. Orange joue ce rôle pour plusieurs câbles arrivant en France. L’entreprise peut exploiter la station, fournir la fibre terrestre et assurer la maintenance locale sans posséder le câble sur toute sa longueur.
Le câble Dunant relie les États-Unis à Saint-Hilaire-de-Riez, en Vendée, sur environ 6 600 kilomètres. Google a porté le projet, tandis qu’Orange a construit et exploite la station d’atterrissement française. Orange détient la portion de Dunant située dans les 12 milles nautiques depuis le littoral français. Google France lui a cédé ce tronçon, puis Orange a accordé à Google un droit d’usage de longue durée sur cette partie ; Orange dispose aussi de droits d’usage sur deux paires de fibres de l’ensemble du câble.
Le droit d’usage, souvent appelé IRU, permet à une entreprise d’utiliser une fibre pendant une longue période. Il ne lui donne pas automatiquement la propriété de tout le câble. Dunant résume la logique de ces infrastructures : Google porte le projet international, Orange tient la station française et possède le tronçon côtier, tandis que les deux entreprises utilisent une partie de la capacité.
À l’Atlantique, un partage de fibres
Amitié relie Lynn, près de Boston, au Porge, en Gironde, puis à Bude, au Royaume-Uni. Le câble, mis en service en 2023, mesure 6 800 kilomètres, comporte seize paires de fibres et peut atteindre une capacité maximale de 400 térabits par seconde.
Meta, Microsoft, Aqua Comms et Vodafone composent le consortium Amitié. Orange assure l’arrivée française au Porge, exploite la station d’atterrissement et fournit la liaison terrestre jusqu’au centre de données Equinix de Bordeaux. Les données sectorielles attribuent à Meta plus de 80% du système Amitié. La répartition complète des actions, des fibres et des droits d’usage entre tous les partenaires n’est pas publique.
Orange possède la portion française située dans les 12 milles nautiques. En contrepartie de son rôle d’atterrissement, l’opérateur obtient des droits d’usage sur deux paires de fibres de la liaison transatlantique. Amitié ne peut donc pas être présenté comme un câble français ou américain : le système associe un consortium international, une station exploitée par Orange au Porge et des droits de capacité répartis entre plusieurs entreprises.
Marseille, porte d’entrée
SEA-ME-WE 6 relie la France à Singapour sur 21 700 kilomètres. Orange a accueilli son atterrissement à Marseille en 2024 et assure en France le rôle de « landing party », c’est-à-dire l’opérateur chargé de faire arriver le câble, de gérer la station et de relier la fibre au réseau terrestre.
Le système repose sur un consortium international auquel participent notamment Orange, Microsoft, China Telecom, China Mobile et China Unicom. Orange contrôle l’arrivée française et la connexion au réseau terrestre. La répartition complète du capital, des fibres et des droits d’usage entre tous les membres du consortium n’est pas publique.
Le câble Medusa a atteint Marseille le 8 octobre 2025. AFR-IX Telecom pilote ce réseau méditerranéen, tandis qu’Orange fournit des infrastructures d’atterrissement en France, en Tunisie et au Maroc. ASN a fourni le système Medusa. Elettra Tlc, filiale d’Orange, a coordonné les opérations françaises, et le navire Sophie Germain a assuré l’atterrissement à Marseille.
Le segment ViaTunisia, entre Marseille et Bizerte, mesure 1 050 kilomètres. Il est opérationnel depuis le 3 juin 2026 et transporte des données entre la France et la Tunisie. Orange accueille Medusa à Marseille et participe à son raccordement. Les informations publiques ne présentent pas Orange comme l’unique propriétaire de ce système méditerranéen.
Les géants du numérique achètent des capacités
Google, Meta, Microsoft et Amazon financent directement des câbles ou achètent des droits d’usage sur des fibres. Google possède seul plusieurs câbles, tandis que Meta, Microsoft et Amazon entrent plus souvent dans des consortiums avec des opérateurs télécoms. Google porte Dunant avec Orange. Meta, Microsoft, Aqua Comms et Vodafone forment le consortium Amitié ; Microsoft participe aussi à SEA-ME-WE 6.
Ces entreprises utilisent les câbles pour connecter leurs centres de données. Un utilisateur français de messagerie, de vidéo ou de stockage en ligne peut donc voir ses données traverser une liaison financée par un groupe américain, atterrir dans une station Orange et emprunter ensuite le réseau terrestre français. Les grands groupes du numérique ne remplacent pas les opérateurs télécoms. Ils achètent des fibres et de la capacité ; les opérateurs gardent les stations, les réseaux terrestres, les équipes de maintenance et une partie des droits de gouvernance des consortiums.
L’État est présent chez Orange
Orange Marine appartient à Orange, non à l’État. L’État français et Bpifrance Participations possèdent toutefois ensemble 20,4% du capital d’Orange depuis la vente par Bpifrance d’environ 2,5% des actions du groupe, en juillet 2026.
À lireBretagne : Oxxius lève 5 millions pour vendre ses lasers à l’étrangerAu 31 décembre 2025, l’État et Bpifrance détenaient encore 22,95% du capital d’Orange. La participation publique reste la plus importante du groupe, mais elle ne donne pas à l’État une majorité du capital ni une propriété directe des navires d’Orange Marine. ASN et Orange Marine relèvent donc de deux modèles différents : l’État possède 80% d’ASN ; Orange possède 100% d’Orange Marine ; l’État et Bpifrance détiennent un peu plus d’un cinquième du capital d’Orange.
La Réunion prépare sa route
Orange a annoncé le 2 septembre 2026 sa participation au projet ReuNION, destiné à relier La Réunion à l’Afrique du Sud. Le consortium comprend Orange, Telco OI, Réunicable et La Réunion Connectée.
Orange assurera l’arrivée du câble sur l’île. Orange Marine doit le poser, tandis qu’ASN en assurera la conception et la fabrication. Le système doit compter seize paires de fibres, chacune prévue pour une capacité de 20 térabits par seconde. Le chantier doit commencer en 2027 et la mise en service est annoncée pour 2028.
Ce projet montre comment les rôles se répartissent : un consortium finance, Orange gère l’arrivée, Orange Marine pose le câble et ASN le fabrique.
La capacité de réparer
Les câbles sous-marins transportent environ 99% du trafic intercontinental de données. Une rupture peut perturber les liaisons utilisées par les entreprises, les banques, les centres de données et les administrations.
Le Comité international de protection des câbles a recensé en moyenne 199 défauts par an entre 2010 et 2023. Les ancres, les chaluts et les mouvements des fonds marins figurent parmi les causes les plus fréquentes.
La France ne possède pas tous les câbles qui touchent son territoire. L’État contrôle 80% d’ASN, Orange possède Orange Marine et sa flotte, tandis que Google, Meta, Microsoft, Vodafone, Aqua Comms et d’autres entreprises détiennent des câbles, des fibres ou des droits d’usage sur les liaisons internationales.
