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Le 2 avril 2026, à Évian-les-Bains, sur les rives du lac Léman, Antoine de Saint-Affrique, directeur général de Danone, a annoncé depuis l’impluvium de la source Cachat le lancement d’evian® finement pétillante, une eau légèrement gazéifiée conservant la composition minérale naturelle de la marque, et un investissement supplémentaire de 8 millions d’euros pour la préservation des quatre sources d’eaux minérales naturelles du groupe en France d’ici 2030, auxquels s’ajoutent 20 millions d’euros consacrés à l’usine de Publier sur les deux prochaines années.
Ce n’est pas le choix du lieu qui retient l’attention. C’est le fait que Danone ait choisi de tenir ce discours devant la source elle-même, à l’endroit précis où tout commence. Aujourd’hui, le site de Publier, en Haute-Savoie, embouteille 4 millions de litres par jour sur 13 lignes de production, dessert plus de 140 pays et génère une contribution économique territoriale de 364,8 millions d’euros, avec 8 222 emplois confortés dans l’économie française.
Le bicentenaire d’Évian date officiellement du 11 juillet 1826. Ce jour-là, le roi Charles-Félix de Sardaigne, la Savoie n’est pas encore française, signe l’autorisation de création de la Compagnie des eaux minérales d’Évian. L’eau pétillante lancée deux cents ans plus tard est commercialisée en bouteille de verre pour la table et en canette entièrement recyclable pour les usages nomades, deux formats testés sur les marchés anglo-saxons depuis 2022.
La source : un actif qui ne se délocalise pas
La singularité commerciale d’Évian repose sur une donnée géologique : l’eau que la marque embouteille met entre quinze et vingt ans à traverser les couches de roches glaciaires du plateau de Gavot, une zone de 35 kilomètres carrés comprise entre 800 et 1 200 mètres d’altitude, avant d’émerger à la source Cachat. Ce transit souterrain lui confère une composition minérale, bicarbonates de calcium et de magnésium, silice, d’une stabilité constante tout au long de l’année, que nulle formulation industrielle ne peut reproduire.
Ce système, qui a mis cinquante mille ans à se constituer, est aussi celui sur lequel pèsent les sécheresses plus fréquentes, les précipitations irrégulières et les pollutions agricoles et chimiques. « Evian et sa source sont extrêmement résilientes au changement climatique. Mais la vraie question, c’est : et demain ? », a déclaré Cathy Le Hec, directrice des sources d’eaux minérales chez Danone.
La réponse apportée à cette question se lit dans les annonces du bicentenaire : renouvellement du partenariat avec la Convention de Ramsar pour la protection des zones humides, et mise en accès libre de la méthode SPRING (Sustainable Protection and Resource ManagING), développée en 2004 par Danone et déployée dans plus de 70 sites industriels à travers le monde. Les 8 millions d’euros annoncés pour les quatre sites français s’ajoutent aux 17 millions déjà engagés sur la décennie précédente.
À lireMousline, la purée qui traverse le tempsLa contrainte géographique reste entière : un seul site d’embouteillage, à Publier, alimente plus de 140 pays. La concentration industrielle sur une ressource exposée aux aléas climatiques constitue une variable que ni l’ingénierie ni le marketing ne peuvent éliminer.
1908 : le fabricant de bouteilles prend le contenu
L’histoire d’Évian comme marque industrielle commence en 1908, quand les premières bouteilles de verre sont fabriquées par les verreries Souchon-Neuvesel. Ce détail de conditionnement porte en lui la généalogie de tout ce qui suit : Souchon-Neuvesel est la branche verrière qui donnera naissance à BSN (Boussois-Souchon-Neuvesel), qui prendra le contrôle d’Évian en 1970 et deviendra Danone en 1994. C’est littéralement le fabricant du contenant qui finira par posséder le contenu.
Avant 1964, l’eau Évian est vendue exclusivement en pharmacie, prescrite comme un appoint thérapeutique pour les affections rénales et hépatiques. C’est Antoine Riboud, actionnaire de la SAEME à hauteur de 25%, qui tranche : il déploie Évian dans les grandes surfaces naissantes de la France gaulliste. Le produit médicalisé réservé à une clientèle bourgeoise devient une boisson accessible à l’ensemble des ménages français. En 1969, la mise en bouteille plastique (PET) suit, rendant possible l’exportation à grande échelle.
Lancée fin décembre 1968, l’OPA hostile de BSN contre Saint-Gobain échoue en février 1969. La réponse d’Antoine Riboud est une décision de rupture : quitter le verre plat pour l’agroalimentaire, résumée dans la formule « du contenant au contenu ». Évian est le premier actif de ce pivot. En 1973, la fusion avec Gervais-Danone constitue l’ossature du futur géant. En 1994, le groupe choisit de se rebaptiser Danone, du prénom de Daniel Carasso, fondateur de la branche laitière, plutôt qu’Évian, Kronenbourg, Lu ou Amora. La marque d’eau perd le nom du groupe. Elle ne perd pas sa position.
Son fils Franck Riboud, qui dirige Danone de 1996 à 2017 et a lui-même dirigé la SAEME dans les années 1980, conduit l’internationalisation d’Évian en Amérique du Nord, marché ouvert dès 1978 par Danone Waters of America. Emmanuel Faber, à partir de 2014, engage 280 millions d’euros dans la modernisation du site de Publier, transformé en premier grand site de production agroalimentaire français neutre en carbone, fonctionnant à 100% aux énergies renouvelables, hydroélectricité et biogaz. En 2021, Faber est évincé par des actionnaires activistes. Antoine de Saint-Affrique lui succède.
Wimbledon, Balmain, bébés danseurs : la riposte par le haut
En volume, Danone occupe 15,4% des parts de marché dans les grandes surfaces françaises, derrière Roxane (Cristaline), numéro un du marché. En valeur, cette part monte à 24,6%. La guerre des prix, Évian a choisi de ne pas la livrer. La réponse de la marque depuis la fin des années 1990 est une stratégie de positionnement émotionnel et sportif.
En 1998, l’agence BETC Euro RSCG produit pour Évian la première campagne mettant en scène des bébés nageurs. Le brief initial interdisait les bébés. La campagne les a imposés comme symbole universel de jeunesse. En 2013, Baby & Me, bébés danseurs reflétant les adultes dans leur miroir, dépasse 180 millions de vues sur YouTube et reçoit quatre Lions au festival de Cannes. Le positionnement « Live Young », formalisé en 2009, sera décliné pendant deux décennies.
Sur le terrain des partenariats, Évian est partenaire officielle de Wimbledon depuis 2008 et de l’US Open depuis plus de trente-cinq ans. L’Amundi Evian Championship, tournoi de golf féminin fondé en 1994 à l’initiative de Danone et élevé au rang de Grand Chelem en 2013, est le seul majeur féminin organisé sur le continent européen. En 2023, la collaboration avec Balmain, collection capsule et robe haute couture en fil PET issu de bouteilles recyclées, a traduit une ambition explicitement formulée par la marque : transformer un produit de grande consommation en expérience de prestige.
Le chiffre d’affaires de la SAEME, filiale opérationnelle d’Évian, est passé de 1,47 milliard d’euros en 2021 à 1,75 milliard d’euros en 2024, avec une marge brute de 58%. La division Eaux de Danone représente 18% du chiffre d’affaires du groupe, soit 4,9 milliards d’euros en 2024, en hausse de 5,1% sur un an.
Procès en greenwashing, PFAS et scandale Nestlé
En novembre 2024, le juge américain Nelson Roman, du tribunal fédéral de White Plains (New York), a rejeté l’action collective initiée en 2022 par des consommateurs des États de Californie et du Massachusetts. Stephanie Dorris et John Axiotakis reprochaient à Danone d’avoir trompé les acheteurs d’Évian avec la mention « neutre en carbone » apposée sur ses bouteilles. En janvier 2024, le même juge avait estimé le terme « ambigu » et autorisé la poursuite de la procédure. La décision finale a donné raison à Danone, au motif que les informations nécessaires étaient accessibles via le contre-étiquetage et le site web. Un second recours, déposé à Chicago et accusant Danone de fraude sur l’étiquette « naturelle » en raison de la présence de microplastiques migrant des bouteilles, a également été rejeté en novembre 2024.
À lireManufacture nationale de Sèvres, trois siècles de porcelaine au service de l’ÉtatSur le plastique, Danone avait pris en 2018 l’engagement que 100% des bouteilles Évian seraient fabriquées en PET recyclé (rPET) d’ici 2025. En 2026, cet objectif est atteint pour l’ensemble des volumes commercialisés en Europe et en Amérique du Nord. Évian avait été la première marque à introduire du rPET dans ses bouteilles, dès 2008. L’utilisation du rPET réduit l’empreinte carbone du conditionnement jusqu’à 50% par rapport au PET vierge. 90% des bouteilles quittent le site de Publier par train, contre camion.
En janvier 2024, Nestlé Waters a reconnu avoir eu recours à des traitements de désinfection interdits, filtres UV et charbon actif, sur ses eaux minérales Perrier, Vittel, Hépar et Contrex. Une commission d’enquête sénatoriale a conduit 73 auditions entre décembre 2024 et mai 2025, visité le site de Publier et rendu son rapport le 14 mai 2025. Ses conclusions qualifient les faits de « fraude au consommateur très large » et formulent 28 propositions de contrôle renforcé. Évian n’a pas été mise en cause. Mais le rapport soulève des questions sur la présence de PFAS dans les environnements aquatiques et sur la détection de microplastiques dans certaines eaux embouteillées, questions qui affectent l’ensemble du secteur.
Des bulles pour grandir, sans perdre son âme
Evian® finement pétillante, lancée en France en avril 2026, est la première grande extension de gamme de la marque depuis les infusions aux plantes et aux fruits introduites en 2016. Elle conserve la composition minérale naturelle de la source et se distingue des eaux gazeuses conventionnelles par une carbonatation légère. Le marché des eaux pétillantes est en croissance en France et dans les principaux pays d’exportation d’Évian.
Le lancement intervient dans le cadre du plan « Renew Danone » présenté par Antoine de Saint-Affrique en mars 2022, dévoilé à la communauté financière depuis Évian-les-Bains. Depuis 2022, Danone a investi 300 millions d’euros en France. Le groupe est présent dans 93% des foyers français. Antoine de Saint-Affrique n’a pas chiffré publiquement les objectifs de vente de la nouvelle référence.
La question posée par ce lancement est simple. Évian a bâti deux cents ans d’identité sur une eau plate, naturelle, issue d’une source unique. L’eau pétillante est fabriquée à partir de la même eau. Elle n’en reste pas moins un produit gazéifié dans un marché où San Pellegrino, Perrier et les marques distributeurs sont déjà solidement installés. Ce que Danone a chiffré, c’est ce que la marque coûterait à perdre : 364,8 millions d’euros de contribution économique en Haute-Savoie, 8 222 emplois, un site industriel fonctionnant à 100% aux énergies renouvelables. L’infrastructure est prête pour les bulles. Ce que personne ne sait encore, c’est si les consommateurs français achèteront une eau pétillante parce qu’elle porte le nom d’Évian, ou malgré ce que ce nom a longtemps signifié.
