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Les paquets jaunes sont rangés à hauteur d’enfant, alignés sur trois niveaux au bout de l’allée biscuits. Sur le carton, quelques mots simples : « Maman chérie ». À côté, un autre paquet affiche « Ami(e) au top ». Un samedi de janvier 2026, dans un hypermarché de périphérie, les clients s’arrêtent, sourient, prennent une photo avant de glisser le paquet LU dans le caddie.
Au-dessus des têtes, un écran diffuse un spot : une table de cuisine, un goûter, un paquet de biscuits qu’un enfant pousse vers sa grand-mère. La voix off parle de « 180 ans d’histoires à partager ». Un panneau en tête de gondole promet une « édition limitée » sur une quinzaine de références phares. Le chef de rayon explique qu’il a reçu des consignes précises pour mettre en avant ces paquets « messages » pendant plusieurs semaines.
À quelques centaines de kilomètres, une autre scène se joue dans une salle municipale de Château-Thierry, dans l’Aisne. Sur une table, des plans de l’usine Belin-LU. Sous les néons, des salariés alignent les questions, les chiffres, les dates. L’annonce de la fermeture progressive du site, rendue publique le 31 janvier 2024, a débouché sur l’arrêt définitif des chaînes de production le 14 novembre 2025.
Entre les rayons où l’on achète un paquet pour dire « merci » et la salle où l’on discute de reclassement, un même biscuit circule. Il porte le nom de LU, une marque née à Nantes en 1846, aujourd’hui contrôlée par l’américain Mondelez International. Ses 180 ans s’affichent en grand format, pendant qu’une partie de sa production est déplacée vers la République tchèque.
Rayons pleins, usine arrêtée
À Château-Thierry, l’usine Belin-LU produisait depuis des décennies des biscuits fourrés et chocolatés vendus dans les rayons français. Au moment de l’annonce de fermeture, le site comptait environ 60 à 61 salariés permanents, loin des quelque 1 200 salariés que le site avait connus par le passé. Le 31 janvier 2024, la direction de Mondelez a annoncé une fermeture d’ici la fin de 2025. L’arrêt définitif des lignes est intervenu le 14 novembre 2025.
Dans une note adressée aux représentants du personnel, la direction a décrit un site jugé « non rentable » et évoqué un besoin d’investissements « substantiels » pour maintenir l’activité. Elle a précisé que la moitié de la production serait transférée au site LU de La Haye-Fouassière, près de Nantes, et l’autre moitié dans une usine du groupe à Lovosice, en République tchèque. Le projet prévoyait en parallèle la création de 27 postes sur le site nantais.
Le maire de Château-Thierry a expliqué avoir appris la décision en même temps que les salariés. Il a parlé d’« fermeture surprise » pour une usine qui n’était pas présentée publiquement comme en danger immédiat. En janvier 2025, une question écrite a été déposée à l’Assemblée nationale pour demander au ministre de l’économie si l’État comptait intervenir et rappeler les obligations de recherche de repreneur prévues par la loi de 2014.
Les représentants du personnel ont décrit une usine qui avait connu des périodes de sous-activité mais restait intégrée aux plans de production du groupe. Ils ont contesté l’idée d’un critère unique de rentabilité et pointé la différence de coûts salariaux entre la France et la République tchèque. « Une partie de nos biscuits va partir là où les salaires sont plus bas », a indiqué un salarié lors d’une réunion publique.
Sur place, la perspective d’un transfert partiel à La Haye-Fouassière n’a pas effacé le choc. La distance entre l’Aisne et la Loire-Atlantique rendait difficile une mobilité de masse. La fermeture de Château-Thierry s’est inscrite dans la liste des restructurations industrielles touchant des villes moyennes, avec un impact immédiat sur le bassin d’emploi local.
Une carte des usines redessinée
À Clamart, dans les Hauts-de-Seine, Mondelez France met en avant un « maillage territorial » de 12 sites : 9 usines, un centre de recherche à Saclay et un siège social. Le groupe communique sur environ 3 000 collaborateurs en France et une présence dans 9 foyers sur 10 avec ses marques. Cette présentation sert à défendre l’idée d’une implantation industrielle encore forte dans le pays.
À lireMeetic organise sa propre désintoxAu sud de Nantes, l’usine de La Haye-Fouassière occupe une place centrale dans ce dispositif. Le site a bénéficié de 36 millions d’euros d’investissements entre 2022 et 2025. Une nouvelle ligne de production dédiée à des références comme Figolu, Guet Apens et Kango a été installée pour un montant de 10 millions d’euros en 2025. D’autres investissements ont été consacrés à la modernisation des infrastructures et à l’augmentation des capacités.
Des articles de presse professionnelle indiquent que Mondelez a investi plus de 250 millions d’euros dans ses sites français entre 2020 et 2026, avec plus de 30 millions d’euros programmés pour 2026 à l’occasion de la relance de LU et de ses 180 ans. La logique est de renforcer certains sites jugés plus compétitifs et de concentrer des productions auparavant réparties sur plusieurs usines.
Dans ce schéma, La Haye-Fouassière récupère une partie des volumes de Château-Thierry. D’autres biscuits prennent la direction de Lovosice, en République tchèque, où Mondelez dispose d’un site intégré à son réseau européen. Le transfert est présenté par le groupe comme une adaptation aux conditions du marché. Les élus qui contestent le projet y voient d’abord une mise en concurrence de territoires aux coûts différents.
Pour les anciens salariés de Château-Thierry, la confirmation que 50% de la production partent à Lovosice a donné une lecture immédiate du dossier. Dans sa réponse aux parlementaires, l’État a rappelé les obligations de recherche de repreneur et les dispositifs d’accompagnement, sans remettre en cause l’arbitrage industriel du groupe. Le biscuit vendu en rayon peut ainsi continuer de porter une marque française ancienne tout en sortir d’un four tchèque.
De Nantes à Chicago, une trajectoire longue
Le nom LU apparaît à Nantes en 1846, lorsque Jean-Romain Lefèvre, pâtissier, s’associe à Pauline-Isabelle Utile. Leurs initiales composent la marque. La maison s’inspire des biscuiteries anglaises et adopte tôt la fabrication industrielle de biscuits secs. En 1886, elle lance le Véritable Petit Beurre, dont la forme est souvent racontée comme une allégorie du temps : 52 dents pour les semaines, 4 coins pour les saisons, 24 trous pour les heures.
À la fin du XIXe siècle, les boîtes décorées et la tour LU installent la marque dans le paysage nantais. Le biscuit devient un produit familier des épiceries puis des grandes surfaces. Son nom s’inscrit dans les goûters, les petits déjeuners et la culture publicitaire française.
Au fil du XXe siècle, l’entreprise change d’échelle. Elle passe par plusieurs regroupements avec d’autres biscuiteries, puis rejoint le pôle biscuits de Danone. LU devient l’une des marques centrales de cet ensemble, aux côtés d’autres références grand public. Les usines françaises produisent alors pour le marché national et pour l’export.
En 2007, Danone cède son activité biscuits et céréales au groupe américain Kraft Foods pour 5,3 milliards de dollars. L’opération concerne LU et d’autres marques comme Prince, Mikado ou Cracotte. Danone explique vouloir se recentrer sur les produits laitiers et l’eau. À l’époque, le groupe assure que les sites français ne sont pas « immédiatement menacés ».
En 2012, Kraft scinde ses activités. Les marques de snacking, dont LU, basculent dans une nouvelle entité : Mondelez International. La marque nantaise devient alors un actif d’un groupe mondial présent dans environ 150 pays, aux côtés d’Oreo, Milka ou belVita. Les décisions d’investissement, de fermeture ou de transfert d’usines se prennent désormais à l’échelle de l’Europe et du portefeuille global du groupe.
Cette trajectoire explique le décalage actuel entre l’image du produit et sa gouvernance. Pour le consommateur français, LU reste associé à Nantes, au Petit Beurre et au goûter. Pour Mondelez, LU est aussi une grande marque de snacking à faire croître dans un marché européen concurrentiel.
Une émotion calibrée
Sur les affiches des 180 ans, un slogan revient : « Une part de nous ». La plateforme de marque déployée depuis 2024 présente LU comme un fil continu dans la vie des Français, du goûter d’enfance à la pause-café. Les spots montrent des scènes de transmission familiale. La campagne « Dites-le avec LU », lancée en janvier 2026, prolonge cette ligne.
La marque sélectionne une quinzaine de références phares, du Véritable Petit Beurre à Petit Écolier. Elle remplace certains éléments des packagings par des messages courts comme « Maman chérie », « Mon amour », « Papi en or » ou « Ami(e) au top ». Les équipes marketing expliquent vouloir faire du biscuit un support de mot doux, « comme une carte », dans les rayons de la grande distribution.
La directrice marketing France de LU a expliqué dans la presse professionnelle que la marque avait retrouvé de la vigueur après son repositionnement. LU a enregistré une croissance des ventes en valeur de plus de 12% en 2025 et atteint une part de marché d’environ 25% sur les biscuits et gâteaux moelleux en France, avec un gain net d’image auprès des consommateurs.
La même stratégie repose aussi sur la visibilité en rayon. Les équipes de Mondelez travaillent sur des « blocs LU » plus clairement identifiés et sur une meilleure exposition des gammes. La marque explique qu’elle reste consommée par une très large partie des foyers français et qu’elle dispose encore d’un potentiel de progression commerciale.
Cette politique s’accompagne d’un rythme élevé de lancements. Depuis plusieurs années, Mondelez dit vouloir multiplier les occasions de consommation sur le biscuit. Les mini-formats, les produits pour le petit déjeuner et les références axées sur la portion s’inscrivent dans cette logique. Le registre émotionnel des campagnes accompagne ainsi une mécanique de conquête de parts de marché.
Des promesses vertes et des ouvriers inquiets
Au-delà des rayons, Mondelez met en avant ses engagements environnementaux. Depuis 2008, LU s’appuie sur le programme Harmony pour encadrer le blé utilisé dans ses biscuits. Le groupe présente ce programme comme un cadre de pratiques agricoles plus durables, avec un objectif de 100% de blé issu de pratiques régénératrices pour ses biscuits européens d’ici 2030.
Fin 2025, Mondelez et Carrefour ont annoncé un accord pour décarboner certaines filières biscuits et chocolat. L’objectif affiché est une réduction de 35% des émissions de gaz à effet de serre d’ici 2030, avec une trajectoire de neutralité carbone en 2050. Carrefour doit mettre en avant en rayon certains produits issus du programme Harmony.
En 2026, LU annonce aussi le remplacement progressif des barquettes plastique par des barquettes carton pour plusieurs références, dont le Véritable Petit Beurre. Le groupe évoque une réduction de 900 tonnes de plastique sur l’année, soit 16% du plastique utilisé en France pour les gammes concernées. Des emballages en mono-papier sont également déployés sur certaines lignes.
À lireMontblanc : grandeur et zones d’ombreCes annonces s’ajoutent à des investissements dans les usines pour réduire les consommations d’énergie ou adapter les procédés. Dans ses prises de parole publiques, Mondelez insiste sur le rôle de ses sites français dans cette trajectoire et sur l’ancrage local d’une partie de ses approvisionnements.
À Château-Thierry, ces engagements sont lus autrement. Les salariés voient les affiches sur le blé Harmony et les barquettes carton. Ils entendent, au même moment, que leur site est condamné pour des raisons de rentabilité. « On nous parle de proximité et de durabilité, et on ferme notre usine », a indiqué un représentant lors d’une réunion publique.
Des élus locaux posent la même question avec d’autres mots. Ils reconnaissent l’intérêt d’une baisse du plastique ou des émissions. Mais ils contestent l’idée qu’un récit de responsabilité soit complet quand la production quitte un territoire et quand les emplois industriels disparaissent.
Un biscuit au milieu des tensions françaises
En 2026, LU reste l’une des grandes marques des biscuits en France. Le Véritable Petit Beurre, Petit Écolier, Prince ou Napolitain gardent une forte présence dans les rayons. Dans de nombreux foyers, le biscuit renvoie encore à l’enfance, aux goûters et à une forme de permanence domestique. Cette force culturelle donne à chaque décision industrielle une portée particulière.
Sur le plan économique, le groupe Mondelez continue de défendre sa politique tarifaire. Devant les sénateurs, au printemps 2026, un représentant a affirmé que, sur le marché français, les coûts de l’entreprise avaient augmenté deux fois plus vite que ses prix de cession entre 2021 et 2025. Il a soutenu que les hausses de prix en magasin ne correspondaient pas à un enrichissement mécanique des industriels.
Dans les territoires, des fermetures comme celle de Château-Thierry alimentent un autre débat. Elles renforcent l’idée que des marques perçues comme françaises dépendent désormais d’arbitrages pris dans des groupes mondiaux. Elles relancent aussi les discussions sur la capacité de l’État à freiner ou encadrer les fermetures d’usines lorsque les décisions sont justifiées par la compétitivité européenne.
Dans les rayons, l’acheteur qui prend un paquet imprimé d’un message personnel ignore souvent l’adresse de l’usine où le biscuit a été cuit. Sur l’emballage, quelques signes rappellent l’ancienneté de la marque et son imaginaire français. En arrière-plan, la production circule entre Nantes, d’autres sites français et des usines du réseau européen de Mondelez, dont Lovosice.
C’est là que se joue désormais le destin de LU. Une marque née à Nantes en 1846, relancée en 2026 par une campagne affective, continue de parler aux souvenirs français tout en avançant dans une logique de groupe mondial, de parts de marché et d’optimisation industrielle. Entre les rayons des supermarchés et les grilles fermées de Château-Thierry, le même nom reste imprimé sur les paquets.
