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- Quatre ans de chantier, un musée fermé
- 1740 : une manufacture contre Meissen, pas pour le roi
- 267 546 objets déposés dans le monde
- Alexandre Brongniart, 47 ans, une révolution sans bruit
- L’Occupation, les artisans licenciés, les vitrines soufflées
- Plus de 100 métiers sans filière de formation
- AXA, Bettencourt et les matériaux du futur
Le 1er janvier 2025, les « Manufactures nationales – Sèvres & Mobilier national » ont ouvert leurs portes sans cérémonie particulière. L’entité réunit 650 agents, 53 métiers différents, neuf manufactures et ateliers, sept ateliers de restauration et deux musées nationaux. Son budget pour 2025 est fixé à 51 millions d’euros. La ministre de la Culture Rachida Dati a qualifié l’opération de création d’un « champion français » des métiers d’art.
En avril 2025, Hervé Lemoine, conservateur général du patrimoine, a été nommé président de l’établissement par décret présidentiel du 2 avril. Il avait lui-même plaidé pour ce rapprochement dans plusieurs rapports remis au ministère. La logique économique affichée : atteindre des économies d’échelle, le budget de Sèvres hors masse salariale étant estimé à 7 millions d’euros avant la fusion, celui du Mobilier national à 9 millions, et renforcer la capacité de mécénat des deux institutions réunies. La logique diplomatique l’est tout autant : faire de ce pôle un interlocuteur identifiable à l’international pour les arts décoratifs et les métiers d’art français.
La fusion n’a pas fait l’unanimité. En octobre 2024, la CFDT-Culture, la CGT Culture et le SNSC-UNSA ont publié un communiqué commun dénonçant une « fusion à marche forcée qui menace les métiers d’art et la santé des agents », pointant des incertitudes sur les mobilités de personnels et le regroupement des sites.
Quatre ans de chantier, un musée fermé
Depuis le 1er janvier 2026, le Musée national de Céramique de Sèvres est fermé. La durée estimée des travaux est de quatre ans. Le programme « Brongniart 2030 » prévoit la rénovation complète du bâtiment construit sous la IIIe République, l’amélioration des conditions de conservation des quelque 60 000 œuvres que comptent les collections, et une refonte intégrale du parcours de visite. Les travaux s’inscrivent dans la « Vallée de la Culture » initiée par le département des Hauts-de-Seine, qui regroupe sur ce même territoire le musée Albert-Kahn et plusieurs établissements culturels rénovés.
Pendant la fermeture, la manufacture reste accessible sur réservation et propose des visites articulées autour de démonstrations de savoir-faire. Les collections sont en partie dispersées à travers des prêts et des expositions, dont une première grande exposition annoncée au Bard Graduate Center de New York. Fermer un musée parisien quatre ans, dans une capitale où l’offre culturelle n’a jamais été aussi dense, comporte un risque de décrochage de notoriété. La Cité de la céramique souffrait déjà, de l’aveu de son ancienne direction, d’un déficit de visibilité auprès du grand public français, paradoxe pour une institution connue sur tous les continents.
1740 : une manufacture contre Meissen, pas pour le roi
L’histoire de Sèvres commence à Vincennes en 1740, non par décision royale mais par initiative de Jean-Louis Henri Orry de Fulvy, contrôleur général des finances de Louis XV. L’objectif est explicite : contrer la domination commerciale de la manufacture saxonne de Meissen, qui tient depuis 1709 le secret européen de la porcelaine dure. Orry de Fulvy achète les informations à des ouvriers transfuges de Chantilly et installe un atelier de porcelaine tendre dans une tour du château de Vincennes. C’est un projet industriel avant d’être un projet artistique.
À lireFlanby au cœur des coupes chez NestléMadame de Pompadour entre en scène en 1751. Mécène de la manufacture, elle en orchestre le développement avec une précision stratégique que rien dans sa biographie ne laissait prévoir. En 1756, elle fait transférer l’atelier à Sèvres dans un bâtiment de 130 mètres de long spécialement conçu par l’architecte Lindet, édifié à proximité de son château de Bellevue, sur la route reliant le Louvre à Versailles. En 1759, Louis XV rachète l’ensemble des actions : la manufacture privée devient entièrement propriété de la Couronne. Elle ne changera plus de statut, seulement de maître.
C’est dans ces années que naissent les deux couleurs qui traverseront les siècles. Le chimiste Jean Hellot met au point en 1757 une teinte décrite dans les registres de la manufacture comme « rose très frais et fort agréable », qui sera désignée rose Pompadour du nom de la favorite. Le bleu de cobalt, intense, presque minéral, devient le « bleu de Sèvres ». Ces deux teintes quittent très vite le registre technique pour s’installer dans le lexique culturel français, au même titre que le bleu roi ou le bleu marine.
267 546 objets déposés dans le monde
En 1758, Louis XV juge pour la première fois les porcelaines de Sèvres dignes de figurer parmi ses cadeaux diplomatiques. Napoléon Ier prolonge et amplifie cette pratique. Entre 1808 et 1812, la manufacture produit à son instigation le Service égyptien, dont l’iconographie est directement inspirée des relevés de Dominique Vivant Denon lors de la campagne d’Égypte : deux exemplaires, l’un pour le tsar Alexandre Ier, l’autre pour Joséphine. Sous la Ve République, lors des dîners d’État organisés à l’Élysée, les convives mangent dans des assiettes en porcelaine de Sèvres. En 2023, on dénombrait 267 546 œuvres déposées par la manufacture à travers le monde, ambassades, résidences officielles, Grands corps de l’État. Près d’un quart de la production historique totale.
Cette dimension explique en grande partie pourquoi la question de la survie de Sèvres ne se pose jamais franchement dans le débat public. Fermer la manufacture, ce n’est pas fermer un musée ou une école d’art : c’est désarmer un pan entier de la politique d’influence française à l’étranger. Le budget d’une ambassade et celui d’une manufacture ne s’évaluent pas de la même façon, mais les deux servent la même fonction.
Alexandre Brongniart, 47 ans, une révolution sans bruit
La figure qui a le plus durablement pesé sur l’histoire de Sèvres n’est ni un roi ni un ministre : c’est un géologue. Alexandre Brongniart est nommé directeur de la manufacture en 1800 sur recommandation du chimiste Claude Berthollet. Il y restera jusqu’à sa mort le 7 octobre 1847, quarante-sept ans. Sa première décision est tranchante et controversée : il abandonne la porcelaine tendre, jugée trop coûteuse à produire, et oriente l’ensemble de la manufacture vers la porcelaine dure, rendue possible par la découverte en 1768 d’un gisement de kaolin à Saint-Yrieix-la-Perche, dans le Limousin.
Sous son mandat, Sèvres ne produit pas seulement des objets : elle produit du savoir. Brongniart ouvre au public en 1824 une collection de céramiques du monde entier constituée depuis 1802, premier musée européen exclusivement consacré aux arts du feu. Il publie en 1844 le Traité des arts céramiques, ouvrage de référence traduit et consulté pendant un siècle. Il sert successivement Napoléon, la Restauration, la monarchie de Juillet, sans rupture de méthode ni de posture. En 1847, il est élevé au rang de Commandeur de la Légion d’honneur. L’institution qu’il laisse derrière lui est à la fois un atelier, un laboratoire et un musée, une configuration que Sèvres a conservée jusqu’à aujourd’hui.
Une autre invention technique marque le XIXe siècle : la pâte-sur-pâte, mise au point vers 1849. Ce procédé consiste à superposer des couches de pâte de porcelaine liquide pour créer des reliefs d’une finesse qui évoque les camées antiques. Inspiré des collections chinoises du musée, il connaît un succès prolongé dans les expositions universelles. En 1875, la manufacture s’installe dans un bâtiment neuf construit dans le style des palazzi italiens, décision prise trois ans après la défaite contre la Prusse, dans un pays qui cherchait à affirmer sa supériorité dans les arts là où il ne pouvait plus la revendiquer sur le champ de bataille.
L’Occupation, les artisans licenciés, les vitrines soufflées
Le 14 juin 1940, les forces allemandes entrent dans Sèvres à 9h30. La manufacture, institution publique, se retrouve dans l’obligation d’honorer les commandes de l’occupant et celles de l’État français dirigé depuis Vichy. Les artisans et artistes juifs de la manufacture sont licenciés. Des collections sont déplacées et cachées pour les préserver. La nuit du 3 mars 1942, les bombardements de la Royal Air Force sur les usines Renault de Boulogne-Billancourt soufflent les vitrines de la manufacture voisine : des modèles en terre cuite du XVIIIe siècle, qui n’avaient pas été évacués, sont gravement endommagés. Des dons ultérieurs des familles Rothschild, Sassoon et Fabius contribueront à reconstituer une partie de ce qui avait été perdu ou détruit.
Cette période a longtemps été peu documentée dans la communication officielle de l’institution. Une exposition présentée au Musée d’art et d’histoire du judaïsme au printemps 2025, intitulée « 1940-1944, la Manufacture de Sèvres dans la tourmente », a commencé à rétablir une mémoire plus complète de ces années.
Plus de 100 métiers sans filière de formation
En 1963, André Malraux fait entrer la création contemporaine à Sèvres. Le nouveau directeur Serge Gautier ouvre les ateliers à Alexander Calder, Serge Poliakoff, Pierre Alechinsky, Mario Prassinos, Georges Mathieu, César, François-Xavier Lalanne. La manufacture cesse d’être un conservatoire pour devenir un lieu de production partagé entre des artisans d’exception et des artistes du temps présent. Ce modèle est encore celui de Sèvres aujourd’hui : en 2024, la manufacture a engagé des collaborations avec Fabienne Verdier, Mathieu Lehanneur, India Mahdavi, Iona Vautrin et Alexandre Echasseriau. À l’automne de la même année, le projet « 10/10 » a réuni dix artistes de l’histoire récente de la manufacture, dont Ulla von Brandenburg et Philippe Cognée.
À lireMousline, la purée qui traverse le tempsMais la question qui mobilise le plus d’énergie dans les couloirs des Manufactures nationales en 2026 n’est pas artistique : elle est démographique. Sur les 281 métiers d’art recensés par le ministère de la Culture, seule une cinquantaine bénéficient d’une formation qualifiante et gratuite. Plus de cent spécialités, tissage, teinture, travail du métal, de la pierre, n’ont aujourd’hui aucune filière de formation diplômante. Le risque n’est pas théorique : des gestes techniques qui ont mis des générations à se constituer peuvent disparaître en une seule génération faute de transmission.
La réponse institutionnelle est le CFA des Manufactures nationales, dont l’ouverture est prévue en septembre 2026. À Sèvres précisément, trois postes d’apprentis sont ouverts pour la promotion 2026-2028, dans les spécialités du calibrage, du moulage-reparage et du dessin offset. « Personne ne nous connaît », a déclaré un représentant du secteur en novembre 2025, formule qui résume autant le problème de recrutement que celui de la visibilité publique.
AXA, Bettencourt et les matériaux du futur
En janvier 2026, le Fonds AXA pour le Progrès humain a été annoncé comme Grand Mécène des Manufactures nationales pour la période 2025-2029. Le partenariat couvre deux axes : le financement du CFA pour les métiers orphelins et le soutien au Salon des Nouveaux Ensembliers, exposition internationale itinérante dédiée à la création contemporaine et aux artisans français. Le montant de l’engagement n’a pas été rendu public. La Fondation Bettencourt Schueller a, de son côté, choisi de financer exclusivement le Laboratoire des pratiques durables, créé en 2024.
Ce laboratoire travaille sur des matériaux qui n’ont a priori rien à voir avec la porcelaine blanche : goudron de pin, verre recyclé, briques en terre crue à base d’algues, chutes de cuir. Les premières recherches ont été présentées au public en février 2026, puis au salon ChangeNow en avril de la même année. Le positionnement est délibéré : Sèvres ne veut plus être perçue seulement comme une institution patrimoniale, mais comme un acteur de l’innovation matérielle. Le « Printemps des Manufactures », premier festival national dédié aux métiers d’art, lancé en avril 2026 dans le cadre des Journées européennes des métiers d’art, participe de la même logique : donner une visibilité contemporaine à une institution dont l’histoire, paradoxalement, est mieux connue à l’étranger qu’en France.
