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Espadrilles de Mauléon : quatre artisans pour sauver le savoir-faire français

Mauléon produit encore 800 000 paires d'espadrilles par an, mais sans indication géographique protégée. La filière survit entre savoir-faire artisanal et vide juridique.

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En trente ans, Mauléon-Licharre est passée de 3 000 ouvriers à une poignée d’artisans, et les quatre maisons qui cousent encore n’ont toujours pas obtenu la protection juridique qu’elles réclament depuis 2014.

Quand la capitale mondiale de l’espadrille produisait 15 millions de paires par an

En 1976, près de 3 000 travailleurs prenaient leur poste chaque matin dans les ateliers de Mauléon-Licharre. La bourgade de Soule, nichée dans les Pyrénées-Atlantiques à une heure de Bayonne, produisait alors 15 millions de paires d’espadrilles par an. La chaussure partait vers les États-Unis, vers l’Amérique latine, vers les grandes villes industrielles du Nord et de l’Est de la France, où les mineurs en consommaient jusqu’à une paire par semaine.

En 1993, tout s’arrête. La grande distribution française commence à s’approvisionner en Asie, principalement en Chine et au Bangladesh. Les coûts de production y sont sans commune mesure avec ceux d’un atelier soulois. En moins d’une décennie, une vingtaine d’entreprises locales disparaissent. La production française s’effondre à environ 800 000 paires par an, une division par près de vingt. Aujourd’hui, sur quelque 12 millions d’espadrilles vendues chaque année en France, 10 millions viennent d’Asie.

Il ne reste plus, à Mauléon, que quatre ou cinq fabricants artisanaux. Ils se connaissent tous, partagent un label, et se réunissent chaque 15 août pour célébrer une chaussure que la mondialisation n’a pas réussi à effacer, même si la saison 2025 s’est soldée par une baisse des ventes dépassant 20% pour plusieurs ateliers, dont Don Quichosse.

Mauléon, première ville électrifiée de France grâce à une semelle

L’espadrille n’est pas née à Mauléon. Le terme lui-même vient du catalan espardenya, et un document de 1322 décrit déjà des fantassins aragonais qui en chaussent. Au Béarn et au Pays Basque, la fabrication domestique remonte au XVIIIe siècle : une semelle tressée en chanvre ou en espart, un dessus en toile, quelques nœuds de ficelle aux chevilles. Le soulier du paysan et du pêcheur.

C’est la famille Béguerie, d’anciens épiciers de Mauléon-Licharre, qui transforme cet artisanat en industrie au milieu du XIXe siècle. La commercialisation s’étend d’abord à la région, puis vers l’Amérique du Sud. En 1851, les registres de commerce indiquent qu’un certain Justin Béguerie vendait ses espadrilles à 4,75 francs la douzaine, franco Bayonne. Le jute, importé du sous-continent indien, remplace progressivement le chanvre dans la semelle, accélérant la cadence. En 1891, Mauléon est l’une des toutes premières communes de France à s’électrifier, grâce à une turbine hydroélectrique installée sur le Saison, financement rendu possible par les bénéfices de la filière.

L’essor de la production repose, dès le début du XXe siècle, sur un flux de main-d’œuvre venue d’Espagne. Ces jeunes filles navarraises et basques, surnommées les « Hirondelles », traversent les Pyrénées chaque hiver pour travailler dans les ateliers. En 1914, elles représentent entre 65 et 80% des 1 585 ouvriers recensés dans la filière. Sans elles, le boom n’aurait pas eu lieu.

Les premières fissures apparaissent avant même la mondialisation. En 1947, une loi impose le port de chaussures de sécurité dans les mines, coupant net l’un des principaux débouchés de Mauléon. En 1950, une grève immobilise les usines. La filière survit, mais les bases commencent à se fragiliser.

1970 : Yves Saint Laurent chausse l’espadrille

Entre 1984 et 1993, la production mauléonnaise connaît paradoxalement ses années les plus dynamiques sur le plan commercial. Philippe Béguerie, descendant de la famille fondatrice, a déclaré avoir enregistré des progressions annuelles de 40% d’un exercice à l’autre. La chaussure est à la mode.

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Ce retour en grâce doit beaucoup à un geste réalisé une décennie plus tôt : dans les années 1970, Castañer crée la première espadrille compensée en jute en collaboration avec Yves Saint Laurent. Une chaussure populaire entre dans la haute couture. Valentino, Chanel et Céline suivent. L’espadrille se retrouve sur les podiums internationaux.

Cet épisode produit un effet durable et double. D’un côté, il ancre la chaussure dans un imaginaire aspirationnel qui transcende son origine rurale. De l’autre, il sépare définitivement le destin de deux filières : la production de masse, qui partira en Asie, et la production artisanale, qui peut désormais se réclamer d’un héritage de style. C’est dans cet espace que survivront les fabricants mauléonnais après 1993. Mais la protection juridique de cet héritage, eux, ne l’ont toujours pas.

L’indication géographique refusée, le label comme seul recours

La loi Hamon du 17 mars 2014 crée les Indications Géographiques pour produits industriels et artisanaux, les IGPIA. Pour la première fois, une chaussure peut théoriquement bénéficier de la même protection légale qu’un roquefort ou un champagne : l’inscription du nom d’un territoire sur un produit devient une garantie de fabrication locale, opposable en justice. Les acteurs de la filière mauléonnaise déposent une demande, enregistrée sous la référence IG 16-002 auprès de l’Institut national de la propriété industrielle, via l’Association Soule Espadrille.

La demande est rejetée.

La conséquence est nette : n’importe quel fabricant, où qu’il se trouve, peut aujourd’hui apposer le mot « Mauléon » sur ses semelles sans contrainte légale. La filière ne dispose d’aucun outil juridique pour s’y opposer.

En réponse, l’Agglomération du Pays Basque a développé une marque collective simplement dénommée « MAULÉON », dont le logo est estampillé sur les semelles des produits certifiés. Le cahier des charges est précis : le tressage, le moulage, la couture semelle, la vulcanisation du caoutchouc et la découpe du tissu doivent être réalisés exclusivement dans les ateliers de la ville. Quatre maisons portent ce label en 2026. Mais une marque collective ne vaut pas une IG : elle ne bénéficie pas des mêmes mécanismes de contrôle ni de la même force exécutoire.

Prodiso, Don Quichosse, Zétoiles, Arsène : l’état des lieux en 2026

Quatre maisons subsistent aujourd’hui à Mauléon-Licharre. Elles ont toutes fait le même choix stratégique : abandonner le volume, miser sur la qualité, et résister à la délocalisation par le haut.

Prodiso, fondée en 1977 par Jean-Pierre Errecart et dirigée depuis par sa fille Sandrine Lasserre, produit à 80% en cousu main. La maison a adopté un modèle de collections capsule annuelles, les CC Capsule 2025 comprenant notamment les modèles MOCA BRICK et EDIE, conçues pour éliminer les invendus : on fabrique sur commande, on ne stocke pas. Lors du confinement de 2020-2021, Prodiso a bénéficié d’un regain de commandes de la part de marques françaises cherchant à relocaliser leurs approvisionnements.

Don Quichosse, rebaptisé Gureak, a été fondé au tout début du XXe siècle par la famille Erreguible. Le modèle phare, le 425, est resté inchangé depuis des décennies. En 2024, l’atelier a obtenu le renouvellement de son label Entreprise du Patrimoine Vivant, distinction de l’État attribuée pour cinq ans aux entreprises françaises détentrices d’un savoir-faire rare et d’excellence. La saison 2025 a néanmoins été difficile pour l’atelier, avec une baisse des commandes supérieure à 20%.

Zétoiles, fondée en 1947 par la famille Goyhenetchegaray, a lancé une gamme baptisée REZYCLE : semelles en chanvre et lin français, caoutchouc naturel produit localement à Mauléon, tige composée à 70% de coton recyclé. La maison s’est fixé comme objectif d’utiliser au maximum des matières premières locales et recyclées, un retour aux matériaux d’origine qui précèdent l’importation du jute au XIXe siècle.

Arsène, la plus jeune des quatre, a été créée en 2022 par Nicolas Ferreira de Sousa, qui a repris la marque fondée initialement par Audrey Haspérue et Charlotte Saunier. L’atelier, installé à Libarrenx, a ouvert en octobre 2024. Des embauches sont prévues en 2026. « On ne sera pas concurrents, mais complémentaires », a indiqué Nicolas Ferreira, précisant que les maisons coopèrent déjà sur les approvisionnements en semelles.

Un atelier reconstruit pièce par pièce, pendant que l’Espagne délocalise

La stratégie de Nicolas Ferreira mérite un arrêt particulier. Pour équiper son atelier de Libarrenx, il a progressivement rapatrié des machines à Mauléon, dans un contexte où plusieurs fabricants espagnols transfèrent leur production vers des pays à moindre coût. Ces outils, récupérés au fil des opportunités, ont été réinstallés dans les Pyrénées-Atlantiques.

Ce mouvement répond à une logique économique précise. Les machines de tressage et de vulcanisation existent en quantité limitée dans le monde. Accéder à des équipements disponibles sur le marché de l’occasion permet de démarrer sans attendre des investissements industriels hors de portée pour une structure artisanale.

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Mauléon produit aujourd’hui environ 800 000 paires par an, soit la quasi-totalité de la production française d’espadrilles. Ce chiffre, qui peut paraître modeste comparé aux 15 millions de 1976, masque une réalité commerciale différente : les paires produites à Mauléon se vendent entre 30 et 80 euros, là où une paire importée d’Asie dépasse rarement les 8 euros au détail. Le marché n’est plus le même.

Le principal défi déclaré par l’ensemble des acteurs n’est pas la demande, elle existe, mais la main-d’œuvre. Nicolas Ferreira a indiqué que la formation de nouveaux artisans restait « le principal défi », dans un contexte où les aides publiques sont limitées et les démarches administratives lourdes pour des structures de cette taille. La solution envisagée : mutualiser les services entre maisons, communication, numérique, accompagnement RH.

Le 15 août, Mauléon court en espadrilles

Chaque année, le 15 août, Mauléon-Licharre organise la Fête de l’Espadrille. La journée associe une messe chantée en basque par la chorale Xiberoko Zohardia, des danses souletines, des épreuves de force basque, et depuis 2018 une course de 5 kilomètres baptisée « La Grande Espadrouille ». Quelques milliers de visiteurs font le déplacement depuis toute la région.

La Maison du Patrimoine de la ville héberge une exposition permanente : machines d’époque, outils de couture, photographies d’archives, articles de presse. La visite, gratuite, dure une trentaine de minutes. À l’entrée de la ville, un rond-point arbore une espadrille géante.

Ce dispositif n’est pas annexe à la stratégie commerciale des artisans. En l’absence d’Indication Géographique protégée, la légitimité de Mauléon comme territoire de référence pour l’espadrille repose en grande partie sur sa visibilité culturelle et touristique. La fête, le musée, le rond-point sont les seuls outils de notoriété collective dont dispose une filière qui n’a pas les moyens d’une campagne de communication nationale.

Ils fonctionnent, jusqu’à un certain point : chaque été, les carnets de commande des quatre ateliers se remplissent à partir de juillet. Mais en 2025, le reflux a été net, baisse de 20% des ventes, carnets moins fournis qu’en 2024. Sandrine Lasserre et Nicolas Ferreira prévoient malgré tout de nouvelles collections et de nouveaux modèles pour 2026. Don Quichosse continue de produire le 425, sans le modifier.



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