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Nespresso veut se réinventer

Croissance en berne en Europe, brevets qui expirent, génération Z rétive : Nespresso célèbre ses 40 ans en pleine tempête stratégique. Dua Lipa ne suffit peut-être pas.

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Quarante ans après avoir inventé un marché, la marque la plus rentable de Nestlé ralentit là où elle dominait. Elle change de visage, de slogan et de génération cible. Mais derrière la nouvelle campagne, le modèle économique raconte une histoire bien plus ancienne et bien plus retorse.

Dua Lipa à Cannes, Clooney au vestiaire

Mai 2026, Festival de Cannes. Le directeur général de Nespresso France est sur scène. La marque fête ses 40 ans. Dua Lipa est l’invitée vedette. George Clooney, lui, n’est plus que l’invité d’un plan de coupe dans le spot publicitaire. Il sourit. Il passe le relais. Vingt ans de « What Else ? » rangés dans un placard.

Le 18 mars 2026, Nespresso a officiellement nommé la chanteuse albanaise ambassadrice mondiale de la marque. La campagne Vertuo World, lancée le 14 avril, est bâtie sur un slogan : « Entrez dans un monde nouveau ». La marque, elle, parle de « nouvelle ère créative et innovante ».

Les deux formulations ne décrivent pas la même réalité.

Une étude de cas publiée fin 2024 par The Case Centre, qui a remporté le prix de la meilleure étude de management 2025, documente ce que les équipes de Nestlé savent depuis plusieurs années : Nespresso est perçue comme « stérile » et « snob » par les Millennials et la génération Z. Les jeunes l’associent au mode de vie de leurs parents. Ils la connaissent. Ils ne la choisissent pas.

C’est pour eux que Dua Lipa a été recrutée. L’objectif est affiché dans le communiqué lui-même : « séduire les Millennials et la génération Z, alors que la croissance de Nespresso ralentit, notamment en Europe ».

Un milliard de capsules, 1% de croissance

La croissance, justement.

Au premier trimestre 2024, Nespresso a affiché une progression organique de 1%, avec une Europe en territoire légèrement négatif. Pour une marque qui avait progressé de plus de 2 300% entre 2000 et 2014, de 210 millions à 5 milliards de francs suisses de chiffre d’affaires, le chiffre dit quelque chose.

En 2024, le chiffre d’affaires global de Nespresso s’est stabilisé à 6,4 milliards de francs suisses, avec une marge en léger retrait. Nestlé dans son ensemble a enregistré, pour l’exercice 2024, la croissance organique la plus faible en 25 ans : 2,2%. Le bénéfice net 2025 du groupe a chuté de 17%, à 9,033 milliards de francs suisses.

À l’été 2024, à peine nommé PDG de Nestlé, Laurent Freixe a déclaré publiquement : « Nous devons revitaliser Nespresso en Europe ». Une phrase de ce type, dans la communication d’un groupe de cette taille, n’est pas un signal faible. C’est un avertissement.

En octobre 2025, son successeur à la tête du groupe, Philipp Navratil, troisième PDG de Nestlé en moins de trois ans, a annoncé la suppression de 16 000 postes d’ici 2027. Nespresso n’a pas été explicitement visée. Mais depuis 2012, Nestlé ne publie plus les résultats financiers séparés de sa filiale. Cette opacité a une histoire.

Le verrou qu’on ne voit pas

4 mai 2012. Ce jour-là, le brevet européen que Nestlé avait déposé sur ses capsules de café est entré dans le domaine public. Ce que cela signifie concrètement : n’importe quel fabricant pouvait désormais, légalement, produire une capsule compatible avec les machines Nespresso et la vendre moins cher. En quelques mois, des dizaines d’entreprises ont saisi l’opportunité. La Maison du Café avait anticipé le mouvement dès 2010.

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En 2014, l’Autorité française de la concurrence a obtenu de Nespresso qu’elle lève les obstacles à l’entrée de ses concurrents sur le marché des capsules. Les premiers engagements jugés insuffisants avaient été substantiellement renforcés. Nespresso a accepté.

La réponse n’a pas tardé.

En octobre 2016, Nespresso a lancé le système Vertuo en France. Nouvelle forme de capsule. Nouveau mécanisme d’extraction : la technologie Centrifusion™, avec un lecteur optique de code-barres intégré à la machine qui reconnaît chaque capsule Nespresso et ajuste automatiquement les paramètres d’infusion. Conséquence directe : une capsule non fabriquée par Nespresso n’est pas reconnue par la machine et ne fonctionne pas. Les brevets qui protègent ce système forment un faisceau dont les premières échéances arrivent à partir de 2029, selon les analyses disponibles sur les dépôts de propriété intellectuelle.

Choisir Vertuo, c’est choisir un écosystème fermé où Nespresso est le seul fournisseur possible de capsules.

Résultat : le marché des capsules compatibles, qui concerne uniquement la gamme Original Line ancienne génération, pèse 7,33 milliards de dollars en 2024 et devrait atteindre 12,7 milliards en 2032. Cet argent échappe entièrement à Nespresso sur sa gamme historique. Sur Vertuo, il n’existe pratiquement pas de concurrent légal. Non parce que Nespresso a interdit la concurrence, elle ne le peut plus, mais parce qu’elle a recréé les conditions d’un monopole technique sur un nouveau segment, exactement comme elle l’avait fait en 1976.

Rome, 1976 : l’humiliation fondatrice

L’histoire commence par une vexation conjugale.

En 1976, Éric Favre est ingénieur chez Nestlé, affecté au département des emballages. Sa femme, Anna-Maria, est italienne. Elle lui reproche, avec la franchise que l’Italie réserve aux questions de café, de ne rien connaître à l’espresso. Favre part à Rome. Il entre au Caffè Sant’Eustachio, l’un des cafés les plus réputés de la ville, et observe les baristas travailler. Sa découverte est simple : la qualité du café tient à une technique précise de pompage par intervalles, qui oxygène l’eau différemment. De retour en Suisse, il transpose le principe dans une capsule individuelle en aluminium, conçue pour reproduire industriellement ce geste artisanal. Il dépose 1 700 brevets pour le protéger.

Chez Nestlé, le projet est rejeté. Le groupe vit de Nescafé, le café soluble inventé en 1938. Il ne croit pas au café frais en portions individuelles. Le dossier Favre dort dix ans dans les tiroirs.

En 1986, Nestlé change d’avis. La première machine, la C-100, sort avec quatre assemblages de café en capsule. Favre est nommé premier directeur général de Nespresso. Les premières années sont un échec commercial. En 1991, il quitte la direction.

Il fondera ensuite Monodor, puis Mocoffee, deux entreprises spécialisées dans la production de capsules compatibles, conçues pour fonctionner dans les machines Nespresso sans acheter les capsules officielles. L’inventeur du système était devenu l’un des principaux concurrents de la marque. En 2006, il a tenté de faire valoir ses droits contre son ancien employeur. Sans succès.

Ce que ce parcours dit est simple : Nestlé a utilisé les brevets d’un inventeur pour construire un monopole, a écarté l’inventeur une fois le système opérationnel, puis a utilisé les mêmes brevets pour empêcher cet inventeur devenu concurrent d’accéder au marché qu’il avait lui-même ouvert. Quarante ans plus tard, la logique de Vertuo est la même. Seul le nom a changé.

« Tolérance zéro » : les enfants du Guatemala

Nespresso compte aujourd’hui 150 000 caféiculteurs partenaires dans son programme AAA pour une Qualité Durable, lancé en 2003 avec l’ONG Rainforest Alliance. La marque achète 95% de son café à un prix égal ou supérieur au seuil fixé par Fairtrade. Depuis 2020, toutes ses capsules Original et Vertuo sont fabriquées à partir d’au moins 80% d’aluminium recyclé. Elle dispose en France de plus de 2 000 points de collecte de capsules usagées.

Ces chiffres sont réels. Ils figurent dans la communication officielle de Nespresso. Ils sont repris par ses partenaires.

Le 2 mars 2020, la chaîne britannique Channel 4 a diffusé un épisode de l’émission Dispatches. Des journalistes avaient filmé, au Guatemala, des enfants de 8 à 12 ans travaillant 40 heures par semaine dans des fermes de cueillette de café. Ces fermes étaient certifiées par Rainforest Alliance, le propre partenaire de Nespresso depuis 2003. Et elles figuraient dans la liste des fournisseurs de la marque.

Le même jour, Guillaume Le Cunff, alors PDG de Nespresso, a déclaré : « Nespresso applique la tolérance zéro face au travail des enfants. C’est inacceptable ».

Le problème posé par le documentaire n’était pas l’absence de bonne volonté. Il était la faille du système de certification lui-même : des fermes auditées, labellisées, intégrées au programme AAA avaient employé des enfants sans que personne ne le détecte.

La même limite vaut pour le recyclage. Nespresso fixe son objectif à 60% de taux de recyclage des capsules à l’échelle mondiale d’ici 2030. En France, une analyse de 2019 estimait que seules 20% des capsules vendues étaient réellement recyclées, les 80% restantes finissant incinérées ou enfouies. La marque conteste ce calcul en y incluant la valorisation énergétique par incinération. L’écart entre l’ambition affichée et le taux effectif mesuré indépendamment reste documenté.

Suisse, coûte que coûte

Le 5 mai 2026, Nestlé a confirmé qu’elle ne déplacerait pas la production de capsules Nespresso hors de Suisse.

La décision n’est pas anodine. Depuis août 2025, les États-Unis avaient imposé des droits de douane de 39% sur les produits suisses, l’un des taux les plus élevés appliqués à une économie développée. Un accord conclu en novembre 2025 les a ramenés à 15%, rétroactivement au 14 novembre. Mais l’incertitude demeure : les droits sectoriels sur l’aluminium, matière première des capsules Nespresso, ne sont pas modifiés par cet accord. Les capsules sont fabriquées exclusivement en Suisse, et les États-Unis sont l’un des marchés en croissance de la marque. La combinaison maintient une pression sur les marges.

Philipp Navratil a déclaré : « Nous n’avons pas envisagé de transférer la production Nespresso hors de Suisse pour cette raison ». Le groupe examine la possibilité d’un remboursement des droits indûment acquittés.

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La décision dit davantage que sa justification logistique. « Suisse » est une composante de la valeur Nespresso au même titre que « aluminium » ou « Grand Cru ». Délocaliser la production, c’est effacer un argument de vente premium que la marque ne peut pas compenser autrement.

Or la génération Z, celle que Dua Lipa est censée atteindre, se méfie précisément de ce type de dispositif rigide. Elle consomme en flux, change de plateforme, compare les prix en temps réel. Nespresso lui propose une machine à 150 euros liée à des capsules vendues entre 0,45 et 0,60 euro l’unité, deux à trois fois le prix des capsules compatibles disponibles sur Original Line, dans un système fermé, produit dans un seul pays, avec une chaîne d’approvisionnement exposée aux aléas douaniers.

2029 : le verrou va sauter

Les premières échéances de brevets Vertuo arrivent à partir de 2029.

C’est la date à laquelle commencera de se répéter, sur la gamme Vertuo, ce qui s’est produit sur la gamme Original Line en 2012. Le marché compatible va progressivement s’ouvrir. Des fabricants pourront légalement produire des capsules lisibles par les machines Vertuo. Le marché des capsules compatibles, aujourd’hui concentré sur Original Line, à 7,33 milliards de dollars, va se fragmenter davantage.

La question qui se pose alors n’est pas technique. Elle est de fidélité.

Un consommateur entré dans l’écosystème Vertuo en 2020 ou 2022, habitué à payer le prix Nespresso parce que les alternatives légales n’existent pas encore, choisira-t-il de rester Nespresso dès lors que les alternatives seront disponibles, ou migrera-t-il vers des capsules compatibles moins chères ?

Nespresso a résolu ce problème une première fois entre 2012 et 2016, en lançant Vertuo : elle a répondu à l’expiration de ses anciens brevets en créant un nouveau système protégé pour une décennie supplémentaire. C’était une solution d’ingénierie. Elle a fonctionné.

En 2026, la campagne avec Dua Lipa est une tentative différente. Non plus un verrou technique, mais un lien émotionnel : construire, avant 2029, un attachement à la marque assez fort pour survivre à l’ouverture du marché. Le raisonnement est cohérent. Il repose sur une hypothèse : qu’une pop star peut faire ce que les brevets ne pourront bientôt plus faire.

Depuis 1976, Nespresso a inventé son monopole deux fois. Elle l’a vu brisé une fois. Elle l’a reconstruit une fois. En 2029, l’horloge recommence. George Clooney ne sera plus là pour dire « What Else ? »



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