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Nutella : 50 % de sucre, 20 % d’huile de palme

Nutella : comment Ferrero a construit le produit le plus vendu de France en refusant toute transparence sur sa recette, son étiquetage et ses prix en Europe.

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Depuis soixante ans, Ferrero a bâti son empire sur un seul principe : ne jamais expliquer Nutella, seulement le faire aimer. En avril 2026, la Commission européenne a frappé à la porte — au sens propre. Derrière le pot que deux générations de Français ont ouvert chaque matin se trouve une architecture de silence soigneusement entretenue. Ce que Bruxelles cherche à percer n’est que la dernière couche d’une opacité vieille de six décennies.

Les inspecteurs sonnent à Luxembourg

Le 13 avril 2026, la Commission européenne annonce avoir procédé à des inspections inopinées chez un fabricant de confiseries chocolatées dans deux États membres. Deux jours plus tard, Ferrero confirme à Reuters que ces inspections se déroulent dans ses propres bureaux. C’est ce que Bruxelles appelle une dawn raid : une perquisition administrative sans préavis, réservée aux affaires où le délai d’information risquerait de faire disparaître des preuves avant l’arrivée des enquêteurs.

La Commission soupçonne Ferrero d’avoir mis en place des restrictions au commerce entre pays au sein du marché unique européen. En clair : le groupe aurait empêché les supermarchés et distributeurs d’acheter ses produits là où ils sont moins chers, en Pologne plutôt qu’en France par exemple, pour les revendre dans un pays où les prix sont plus élevés. Une pratique qui permet au fabricant de maintenir des prix différents à Paris, à Berlin ou à Varsovie, en contradiction avec le principe du libre commerce au sein de l’Union européenne.

Ferrero a déclaré « coopérer pleinement et fournir les informations demandées ». Pas un mot de plus. Aucun détail, aucun calendrier, aucun engagement sur la transparence du processus.

L’enjeu financier est considérable. Le 23 mai 2024, la Commission européenne avait infligé une amende de 337,5 millions d’euros à Mondelez, le groupe derrière Milka, Oreo et Toblerone, pour des pratiques de cloisonnement territorial identiques sur les marchés du chocolat, des biscuits et du café. Ferrero affichait un chiffre d’affaires mondial de 19,3 milliards d’euros sur l’exercice 2024/2025, clos le 31 août 2025. En droit européen de la concurrence, l’amende maximale est fixée à 10% du chiffre d’affaires mondial, ce qui exposerait théoriquement le groupe à une sanction pouvant frôler les 2 milliards d’euros.

Le même jour que la confirmation de Ferrero, le 15 avril 2026, le groupe annonçait depuis ses bureaux de Parsippany, dans le New Jersey, le lancement d’un Nutella au beurre de cacahuète. Première nouvelle saveur en plus de soixante ans d’histoire. Disponible uniquement aux États-Unis et au Canada.

Le coffre-fort d’Alba

Pour comprendre l’attitude du groupe face aux inspecteurs de Bruxelles, il faut remonter à l’après-guerre dans le Piémont italien. Alba, 1946. Pietro Ferrero, pâtissier, cherche à créer un produit accessible dans une Italie dévastée, à court de cacao et affamée de douceur. Il trouve la solution dans les collines autour d’Alba, couvertes de noisetiers. Le Giandujot est né : une pâte de noisettes mêlée de cacao, vendue en bloc solide à trancher pour quelques lires.

La noisette n’est pas un choix de goût : c’est une réponse à la pénurie. Elle coûte moins cher que le cacao. Le produit naît d’une contrainte dissimulée en vertu gustative. Le secret de fabrication, lui, est gardé dès le premier jour.

Pietro Ferrero meurt en 1949. Son fils Michele, vingt-quatre ans, reprend l’affaire. C’est cet homme, discret, méthodique, jamais en entretien direct avec la presse, qui transforme un bricolage d’après-guerre en machine industrielle mondiale. Le 20 avril 1964, le premier pot de Nutella sort de l’usine d’Alba. Michele Ferrero est alors aux commandes depuis quinze ans. Il fait concevoir le pot iconique, lancé en Allemagne en 1965, puis en France en 1966. Il crée ensuite les œufs Kinder, les Ferrero Rocher, les Tic Tac. Il refuse d’introduire l’entreprise en Bourse, ce qui lui aurait imposé de publier ses comptes et ses décisions devant des actionnaires extérieurs. Il fait breveter les procédés de fabrication, pas les recettes elles-mêmes, ce qui lui permet de les modifier à tout moment sans obligation légale d’en informer le public.

Francesco Rivella, chimiste en chef de l’entreprise, aurait adapté la formule aux goûts locaux, plus crémeux en France, davantage cacao en Allemagne, sans jamais rendre publics ces ajustements. C’est lui aussi qui aurait inventé le nom : nut pour noisette en anglais, ella pour la légèreté sonore en italien.

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En France, le Nutella est lancé en 1966. L’usine de Villers-Écalles, en Seine-Maritime, avait été ouverte dès 1959 en reprenant une ancienne usine textile, choisie pour sa proximité avec le port du Havre, qui facilite l’importation des matières premières. Aujourd’hui, les Français consomment environ 26% de la production mondiale, soit près d’un million de pots chaque jour. Ce seul site normand produit 600 000 pots par jour et représente le premier site de production mondial de Nutella. Un produit né à Alba, dont le siège fiscal est à Luxembourg, perçu par des millions de consommateurs français comme un élément du patrimoine alimentaire national.

Trente ans à défendre l’huile de palme

Des années 1990 aux années 2010, l’huile de palme est devenue le symbole de la déforestation tropicale dans les débats publics. Nutella en est le cas le plus cité dans les médias et les cours d’école.

Un rappel pour ceux qui ne sont pas familiers du sujet : l’huile de palme entre dans la composition du Nutella à hauteur de 20% de la recette, après le sucre qui représente environ 50%. Elle est extraite du fruit du palmier Elaeis guineensis, cultivé principalement en Indonésie et en Malaisie. Son expansion agricole a contribué à la destruction de millions d’hectares de forêts tropicales.

En 2014, le Sénat français adopte un amendement visant à tripler la taxe sur l’huile de palme, baptisé dans la presse « amendement Nutella ». Ferrero achète des espaces publicitaires dans les grands quotidiens nationaux pour défendre la certification durable de son approvisionnement. L’argument : l’huile de palme certifiée RSPO, le label international de durabilité de la filière, est stable, sûre, et la remplacer par du beurre de cacao ou de l’huile de tournesol nécessiterait davantage de terres agricoles. Ferrero s’approvisionne à 100% en huile de palme certifiée RSPO depuis 2014. L’amendement est finalement retiré.

L’argument de Ferrero repose sur un fait réel : le palmier à huile produit davantage d’huile par hectare que le tournesol ou le colza. Mais il ne répond pas à la question centrale : la certification RSPO n’empêche pas toute déforestation dans les zones situées à la périphérie des plantations certifiées, comme plusieurs études environnementales indépendantes l’ont établi.

En septembre 2024, Ferrero lance le Nutella Plant-Based, une version végétalienne du produit sans aucun ingrédient d’origine animale, en France, Belgique et Italie. Le lait écrémé en poudre, qui représente environ 8% de la recette, est remplacé par des dérivés de pois chiches et du sirop de riz. La communication du groupe insiste sur son « engagement environnemental ». L’huile de palme, elle, est maintenue intégralement dans la recette.

Les experts en alimentation et en empreinte carbone interrogés par l’Observatoire de l’Europe au moment du lancement sont unanimes : supprimer le lait réduit l’empreinte carbone du produit de façon marginale ; supprimer l’huile de palme aurait un impact environnemental bien plus important. Ferrero a lancé une version végétalienne qui conserve précisément l’ingrédient le plus décrié, et l’a présentée comme une avancée verte.

Parallèlement, l’entreprise a communiqué sur la mise en service d’un premier camion électrique à Villers-Écalles, et sur son objectif d’une « flotte bas carbone d’ici 2040 ». Un camion.

La bataille de l’étiquette

Le Nutri-Score est un système d’étiquetage nutritionnel facultatif, introduit en France en 2017, qui attribue une note de A (le plus favorable) à E (le plus défavorable) en fonction de la composition d’un produit alimentaire : teneur en sucres, graisses saturées, sel, fibres, protéines. Son objectif est de permettre au consommateur de comparer les produits en un coup d’œil au supermarché.

Ferrero n’affiche le Nutri-Score sur aucun de ses produits. Sous le nouveau barème entré en vigueur en mars 2025, qui durcit les critères de calcul pour les aliments riches en sucres et en graisses saturées, le Nutella obtiendrait un E.

Une enquête du Monde publiée fin 2022 a décrit, à partir de documents internes et de témoignages de lobbyistes, comment Ferrero aurait coordonné, via des organisations professionnelles à Bruxelles, une campagne pour bloquer toute obligation d’afficher le Nutri-Score à l’échelle européenne. L’argument officiel avancé par le groupe : l’algorithme « pénalise injustement » des produits consommés occasionnellement et « sort les aliments de leur contexte ». En d’autres termes : Nutella est un produit de plaisir que l’on ne mange pas tous les jours ; le noter E revient, selon Ferrero, à le comparer injustement à des aliments de consommation quotidienne.

L’UFC-Que Choisir a publié en 2023 une analyse des coulisses du lobbying anti-Nutri-Score à Bruxelles, citant Ferrero parmi les industriels les plus actifs dans cette démarche.

En septembre 2025, Ferrero finalise le rachat de WK Kellogg, fabricant américain des céréales Frosted Flakes, Froot Loops et Special K, pour 2,1 milliards de dollars. Avant l’acquisition, WK Kellogg affichait le Nutri-Score sur ses produits céréaliers vendus en Europe. Serge Hercberg, épidémiologiste à l’Université Sorbonne Paris Nord et créateur du Nutri-Score, a indiqué publiquement que Ferrero aurait, après le rachat, contribué à la suppression de cet affichage sur les produits Kellogg. Ferrero n’a pas répondu à ces déclarations.

En novembre 2025, l’Assemblée nationale française vote une mesure pour rendre le Nutri-Score obligatoire sur tous les produits alimentaires vendus en France. La mesure bute sur la législation européenne, qui maintient son caractère volontaire. Ferrero, qui combat ce dispositif depuis plus d’une décennie, sort indemne du vote.

2017 : la reformulation dont on ne parle pas

En novembre 2017, l’association allemande Foodwatch détecte une modification de la recette du Nutella. La teneur en lait écrémé a augmenté, celle en cacao a légèrement diminué. Ferrero France dément dans un premier temps toute modification. Ferrero international finit par confirmer le changement, sans jamais avoir informé les distributeurs ni les consommateurs au moment où il a eu lieu.

La modification n’a donc pas été annoncée. Elle a été détectée par des tiers, une association de consommateurs étrangers, avant d’être admise par le groupe.

Ce précédent prend un relief particulier en 2025 et 2026. Entre 2024 et 2025, le prix du cacao a été multiplié par trois sur les marchés mondiaux. Les cours de la noisette ont augmenté de 30%. Ces hausses exercent une pression directe sur les coûts de fabrication du Nutella, les mêmes coûts qui avaient conduit à la reformulation discrète de 2017. Ferrero n’a fait aucune déclaration publique sur l’impact de ces hausses sur la composition actuelle de ses produits.

Grèves répétées dans la plus grande usine du monde

Le 6 avril 2024, 160 salariés de l’usine Ferrero de Villers-Écalles déclenchent une grève. Pendant six jours, aucun camion n’entre ni ne sort du site. Les revendications portent sur une hausse salariale de 4,5% et une prime Macron de 900 euros. La plus grande usine à Nutella du monde tourne au ralenti.

Ce conflit n’est pas isolé. En juin 2019, le même site avait déjà été paralysé pendant six jours pour des motifs salariaux. En 2011, une grève de quatre jours y avait déjà eu lieu. Trois arrêts de travail en treize ans, dans une usine qui produit un quart de la production mondiale d’une marque dont le chiffre d’affaires progresse chaque année.

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Pour l’exercice fiscal clos le 31 août 2025, Ferrero Italie a enregistré un bénéfice net de 202,4 millions d’euros, contre 168,7 millions l’année précédente. Le groupe comptait 48 697 employés dans le monde à la même date, répartis sur 36 sites de production. Ferrero est une entreprise familiale non cotée : elle n’est tenue à aucune obligation de publication comparative de ses données salariales ni de ses indicateurs sociaux internes, contrairement aux sociétés introduites en Bourse.

La crise sanitaire de 2022 a mis en lumière un autre aspect de la gestion interne du groupe. Entre décembre 2021 et janvier 2022, 81 échantillons prélevés dans l’usine d’Arlon, en Belgique, se sont révélés positifs à la salmonelle, une bactérie responsable d’intoxications alimentaires parfois graves. Les autorités sanitaires belges ont fermé l’usine en avril 2022, reprochant au groupe de ne pas avoir signalé la contamination en temps utile. Une enquête judiciaire pour omission de signalement a été ouverte. Ce n’est qu’en octobre 2024, lors de la diffusion d’un reportage de « Complément d’enquête » sur France 2, que l’étendue réelle de la contamination et l’attitude du groupe face aux régulateurs ont été rendues publiques. Ferrero n’avait pas accordé d’entretien à la rédaction.

Soixante ans d’universalité, puis le virage américain

Le 15 avril 2026, Ferrero publie un communiqué depuis Parsippany, dans le New Jersey : le Nutella Peanut, un mélange de cacao et de beurre de cacahuète, est officiellement disponible aux États-Unis et au Canada. Un pop-up est organisé à New York, au 372 Lafayette Street dans le quartier de NoHo, les 16 et 17 mai 2026 pour marquer le lancement.

Pour la première fois depuis le 20 avril 1964, date du premier pot, Ferrero modifie publiquement la saveur de son produit historique. Ce n’est pas une reformulation silencieuse. C’est une annonce en bonne et due forme, avec stratégie de lancement.

Il y a un détail absent du communiqué : le Nutella Peanut ne sera pas commercialisé en France. Ni dans le reste de l’Europe.

Ce lancement s’inscrit dans un pari nord-américain que Ferrero construit depuis plusieurs années. En septembre 2025, le groupe avait finalisé le rachat de WK Kellogg pour 2,1 milliards de dollars, s’emparant ainsi des céréales Special K, Frosted Flakes et Froot Loops, des marques présentes dans presque chaque foyer américain. L’objectif déclaré : prendre pied durablement sur le segment du petit-déjeuner américain, là où le Nutella classique n’a jamais percé face au beurre de cacahuète, produit de référence du matin aux États-Unis. Le marché américain du beurre de cacahuète représente 2,7 milliards de dollars par an.

Le Nutella Peanut est donc une adaptation au marché que le produit d’origine ne parvient pas à conquérir. Ferrero modifie sa recette là où sa recette échoue.

Pietro Ferrero avait inventé le Giandujot en 1946 parce que le cacao manquait après la guerre. Il avait substitué la noisette au chocolat, transformé une contrainte en produit populaire, et bâti un empire sur ce silence originel. Quatre-vingts ans plus tard, son petit-fils Giovanni adapte la recette pour contourner la résistance d’un marché. La logique est la même. La discrétion sur les raisons, aussi.



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