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Dans les rayons, un biscuit d’enfance s’affiche en grand avec un logo anniversaire et des messages à offrir. Sur les emballages, des promesses de « qualité française » et de « savoir-faire » remontant au XIXe siècle. Derrière ces images, des usines ferment quand d’autres reçoivent des millions d’euros d’investissements. L’histoire du Petit Beurre LU suit désormais la carte mondiale d’un groupe agroalimentaire.
Au milieu du supermarché, le rayon biscuits a changé de visage. Entre les paquets rouges du Petit Beurre et les boîtes de Petit Écolier, une galette blonde porte en lettres discrètes le mot « Nantes ». Plus haut, un bandeau annonce « 180 ans de gourmandise » sur fond bleu. Au pied du linéaire, des cartons mettent en avant une opération : « Dites-le avec LU », avec des biscuits estampillés « Maman géniale » ou « Ami(e) extra ».
À la caisse, le paquet passe sans commentaire. Quelques centaines de kilomètres plus loin, dans l’Aisne, des salariés de l’usine de Château-Thierry se préparent à quitter les lignes de production de biscuits fourrés. Le même groupe, Mondelēz, a annoncé la fermeture du site à horizon 2025-2026, selon les informations relayées aux élus locaux et aux salariés. Sur leurs bulletins de paie figurent encore des références aux mêmes marques que celles du rayon.
Entre les deux scènes, il y a un même nom, LU, et une même mécanique industrielle. D’un côté, une marque qui fête ses 180 ans avec une campagne nationale et une nouvelle galette inspirée d’un moule de 1905. De l’autre, une réorganisation des usines françaises décidée à l’échelle d’un groupe mondial né du rachat des biscuits Danone par Kraft en 2007, puis regroupé au sein de Mondelēz à partir de 2012.
Une usine en Loire-Atlantique sous les projecteurs
À La Haye-Fouassière, en Loire-Atlantique, les camions de farine et de sucre se succèdent depuis le début des années 1980. L’usine LU y a été mise en service au début de cette décennie, après l’arrêt progressif de la production biscuitière dans les installations historiques de Nantes. Aujourd’hui, le site produit notamment le Véritable Petit Beurre et fait partie des implantations françaises les plus mises en avant par Mondelēz.
Entre 2022 et 2025, le groupe a engagé 36 millions d’euros d’investissements sur ce site. En 2025, 10 millions d’euros supplémentaires ont été affectés à une nouvelle ligne de co-extrusion destinée à des biscuits comme Figolu, Kango ou Guet Apens. Ces dépenses sont présentées comme un moyen d’augmenter les capacités et de moderniser l’outil industriel.
Pour 2026, Mondelēz a annoncé plus de 30 millions d’euros supplémentaires dans ses usines françaises. Cette enveloppe concerne plusieurs sites LU en France, dont La Haye-Fouassière, décrit en interne comme un site clé. La communication officielle parle de « croissance », d’« efficacité » et de « résilience à long terme ».
L’usine participe aussi à la mise en scène du 180e anniversaire de la marque. Une galette inédite, inspirée d’un moule de 1905, y est fabriquée avec une mention « Nantes » sur la pâte et un habillage « édition anniversaire ». Le groupe relie ce lancement à l’histoire de la biscuiterie fondée en 1846 par Jean-Romain Lefèvre et Pauline-Isabelle Utile.
À lireDerrière Lustucru, une guerre des pâtes à 550 millionsLe site bénéficie également du transfert de certaines productions auparavant réalisées hors de la région nantaise ou à l’étranger. Le retour de Figolu à La Haye-Fouassière, après une phase de fabrication au Royaume-Uni, est ainsi mis en avant comme un « rapatriement » près du berceau historique de LU. Ce mouvement nourrit un récit de retour aux sources, très présent dans la communication de la marque.
Fermeture programmée dans l’Aisne
À Château-Thierry, dans l’Aisne, la situation suit la direction inverse. Le groupe a annoncé la fermeture du site LU-Belin, avec une échéance située entre 2025 et 2026. Environ 60 salariés permanents sont concernés par cette décision, selon les chiffres communiqués aux représentants du personnel.
Les lignes de Château-Thierry fabriquent des biscuits fourrés pour plusieurs marques du portefeuille. Les documents présentés parlent de suppression d’environ 60 emplois, tandis que des créations de postes limitées sont évoquées à La Haye-Fouassière, en nombre nettement inférieur aux emplois supprimés. Le site ligérien apparaît donc comme le principal bénéficiaire industriel du transfert, mais pas comme un équivalent social.
Les justifications avancées reposent sur des critères classiques de compétitivité. Les coûts de production de Château-Thierry sont jugés défavorables par rapport à d’autres usines européennes du groupe, notamment en Europe centrale. Une partie des volumes doit être redirigée vers La Haye-Fouassière, une autre vers des sites situés à l’étranger. Pour les salariés et les élus locaux, la fermeture s’ajoute à une série de fragilisations industrielles dans des territoires moins dynamiques que la périphérie de Nantes.
L’écart entre les discours nationaux de Mondelēz sur l’investissement en France et le bilan local de Château-Thierry est l’un des points sensibles du dossier. À l’échelle du groupe, le message porte sur la modernisation des usines françaises et la pérennité de la marque LU. À l’échelle du bassin d’emploi axonais, il se traduit par la disparition d’un site industriel.
Une carte industrielle décidée à l’échelle du groupe
Cette opposition entre un site renforcé et un site condamné s’inscrit dans une cartographie industriellement redessinée depuis près de vingt ans. En 2007, Danone a vendu sa division biscuits, dont LU, à Kraft Foods pour 5,3 milliards d’euros. En 2012, une scission a donné naissance à Mondelēz International, qui a récupéré les biscuits et les snacks, tandis que d’autres activités restaient sous le nom Kraft.
LU partage désormais son destin avec d’autres marques internationales du groupe, comme Oreo, Milka ou Toblerone. Les volumes, les investissements et les fermetures de lignes se décident à l’échelle d’un réseau européen et mondial. La France conserve des usines importantes, mais elle n’est plus le centre naturel de décision d’une marque née à Nantes en 1846.
Le déplacement ne date pas d’hier. À Nantes, l’usine LU-Brun a vu sa production biscuitière progressivement arrêtée dans les années 1970-1980, après des annonces de fermeture remontant au début des années 1970. En 1999, le bâtiment a été reconverti en centre culturel, Le Lieu unique. Le nom LU est resté sur la façade, mais les fours ont disparu. La production a glissé vers La Haye-Fouassière, où le site actuel a pris le relais.
Dans les années 1980, l’intégration à BSN, futur Danone, avait déjà introduit des logiques de groupe : mutualisation des achats, spécialisation des usines, gestion des marques par segments. Le passage sous contrôle de Kraft puis de Mondelēz a prolongé cette logique. La fermeture de Château-Thierry et le renforcement de La Haye-Fouassière s’inscrivent dans cette continuité, avec des arbitrages réalisés sur des critères de coût, de capacité et de localisation des marchés.
Un récit d’origine très mis en avant
Dans les campagnes d’anniversaire, LU occupe tout l’espace. Les affiches et les spots renvoient à 1846, à Nantes, au « savoir-faire » et aux grands classiques du goûter. La galette anniversaire remet en circulation un motif de moule de 1905, avec un marquage « Nantes » qui insiste sur l’ancrage local. La marque met en avant l’usage de blé français et des engagements environnementaux.
Le discours s’appuie sur une histoire réelle. Le Petit Beurre a été créé en 1886 par Louis Lefèvre-Utile, fils des fondateurs. Sa forme rectangulaire, avec quatre grands coins, cinquante-deux « dents » et vingt-quatre petits trous, est souvent présentée comme une allusion aux saisons, aux semaines et aux heures. Dès la fin du XIXe siècle, LU a diffusé ce biscuit dans toute la France, en s’appuyant sur la publicité et sur des boîtes métalliques décorées qui restaient dans les foyers.
Ce récit a structuré l’image du Petit Beurre comme biscuit « de base » du foyer français. Il renvoie au goûter des enfants, aux recettes maison, aux boîtes qui s’empilent dans les placards. La campagne des 180 ans cherche à réactiver cet imaginaire, à un moment où la marque doit répondre à la fois à des enjeux industriels, sociaux et commerciaux.
Dans le même temps, LU apparaît régulièrement dans les listes de marques françaises passées sous contrôle étranger. Le rappel de la vente à Kraft en 2007 et de l’intégration à Mondelēz alimente un débat ancien sur la souveraineté industrielle et alimentaire. Le contraste entre le récit de la « qualité française » et la gouvernance par un groupe américain est devenu un point de discussion récurrent.
Un climat de suspicion au rayon biscuits
Les mouvements d’usines ne sont pas le seul sujet de préoccupation pour les marques de biscuits. Depuis 2022, la grande consommation vit au rythme des débats sur la shrinkflation et la « cheapflation ». La shrinkflation désigne la baisse de quantité d’un produit sans baisse proportionnelle du prix, voire avec une hausse du prix au kilo. La cheapflation renvoie à la dégradation de certains ingrédients ou recettes pour contenir les coûts.
Une association de défense des consommateurs a mis en cause plusieurs grandes marques de produits alimentaires pour des baisses de grammage associées à des hausses de prix au kilo. Des gammes de boissons, de fromages et de céréales ont été citées, ainsi que des produits de groupes internationaux. La médiatisation de ces pratiques a alimenté la méfiance envers l’ensemble des produits transformés.
À lireMaille, la moutarde des rois devient américaineEn avril 2024, un arrêté gouvernemental a rendu obligatoire l’information des consommateurs, en magasin, sur certains changements de format lorsque la quantité baisse et que le prix augmente. Les distributeurs doivent désormais signaler ces évolutions sur les étiquettes en rayon. La mesure vise l’ensemble des grandes marques, y compris les biscuits.
Les biscuits LU n’ont pas été au cœur d’un scandale spécifique sur la shrinkflation dans les informations disponibles, mais le climat général affecte leur perception. Dans les rayons, les clients comparent plus souvent les grammages et les prix au kilo des paquets de biscuits, y compris pour le Petit Beurre. La composition, farine, sucre, beurre, huiles, additifs, fait l’objet d’une attention accrue.
Face à ces interrogations, LU met en avant ses engagements sur le blé français, la traçabilité et la réduction de l’empreinte environnementale. La marque insiste également sur la fidélité à ses recettes emblématiques. Mais dans un marché marqué par l’inflation et par la vigilance des consommateurs, le seul recours au patrimoine et à la nostalgie ne suffit pas toujours à dissiper les doutes.
Un biscuit réglé sur le temps, des usines réglées sur les bilans
Le Petit Beurre a été pensé pour durer. Sa forme codée, souvent racontée dans les magazines et les livres de cuisine, renvoie à une idée simple : un biscuit pour toutes les saisons, toutes les semaines et toutes les heures. Cette promesse de régularité a accompagné des générations de familles.
L’histoire industrielle de LU suit une autre temporalité. Fermetures d’usines, transferts de production, rachats successifs, intégration dans des conglomérats : en quelques décennies, la carte des sites a été redessinée. Le centre de gravité s’est déplacé de Nantes vers La Haye-Fouassière, puis de Danone vers Kraft et Mondelēz.
Pour le consommateur, ces changements restent en arrière-plan. Le geste qui consiste à ouvrir un paquet et à casser un biscuit n’a pas changé. Pour les salariés des usines, la chronologie est plus tangible : ceux de Nantes ont vu leur usine devenir un centre culturel, ceux de La Haye-Fouassière ont vu arriver de nouvelles lignes, ceux de Château-Thierry se préparent à démonter les leurs.
C’est dans cet écart que se joue aujourd’hui « l’histoire secrète » du Petit Beurre LU. Un biscuit présenté comme immuable, mais dont la fabrication, les usines et la gouvernance suivent les cycles d’un groupe mondial. La prochaine fois qu’un paquet de Petit Beurre passera devant le lecteur en tête de gondole, il portera toujours le même rectangle doré. Derrière ce rectangle, la géographie et les emplois auront, eux, peut-être encore changé.
