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Bordeaux : la crise du vin atteint les grandes fortunes

La crise viticole bordelaise a quitté l'entrée de gamme. Elle atteint les grands crus classés et le patrimoine des familles fortunées qui les détiennent.

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Les négociants bordelais ont longtemps acheté les crus classés au prix demandé, sans discuter. Ils discutent désormais, et les propriétaires cèdent.

Rothschild, Cos d’Estournel : jusqu’à 57 % de baisse

Château L’Évangile, propriété des Rothschild à Pomerol, a été proposé au printemps 2026 à un prix inférieur de 57 % à celui de son millésime 2022. Cos d’Estournel, détenu par l’homme d’affaires Michel Reybier, a cédé 55 %. Château Figeac, propriété de la famille Manoncourt, 55 % également. Lafite Rothschild a reculé de 44 %, Mouton Rothschild de 41 %.

Ces prix sont ceux de la vente en primeurs, un mécanisme propre à Bordeaux : chaque printemps, les châteaux vendent aux négociants le vin de la récolte précédente, encore en barrique, que l’acheteur ne recevra qu’environ deux ans plus tard. La récolte 2025 a donc été commercialisée au printemps 2026. Les propriétés consentaient déjà, lors des campagnes antérieures, des baisses supérieures à 15 % pour trouver preneur.

La plateforme britannique Liv-ex, place de marché de référence pour le négoce des grands vins, a décrit cette campagne comme un « moment charnière » pour la place de Bordeaux. Elle a mesuré sur l’exercice précédent un recul de plus de 50 % des ventes aux grands collectionneurs. Plusieurs publications spécialisées ont relevé que Bordeaux n’avait pas vendu ses grands vins aussi peu cher depuis quinze ans.

Jusqu’à cette campagne, les baisses frappaient les appellations d’entrée de gamme, celles dont les propriétaires ne figurent dans aucun classement de fortunes. Un cru classé se transmettait quant à lui comme un actif patrimonial mondial, dont la valeur progressait indépendamment des récoltes et des volumes. Les reculs de 40 à 57 % du millésime 2025 sont les premiers à toucher ce compartiment, donc les familles qui le détiennent.

Le Lous, Bouygues, Pinault : qui possède quoi

Les Mentzelopoulos détiennent Château Margaux. Les Bouygues ont acquis Montrose en 2006, les Dassault possèdent leur propriété à Saint-Émilion, François Pinault contrôle Château Latour. La famille bordelaise Fayat exploite des domaines en Saint-Émilion, en Pomerol et en Haut-Médoc. Bernard Magrez, négociant et propriétaire de plusieurs dizaines de châteaux dans la région, en aligne quatre parmi les crus classés.

La famille Le Lous, actionnaire du groupe pharmaceutique Urgo, a racheté Cantenac Brown fin 2019 pour un montant estimé entre 150 et 200 millions d’euros. La transaction s’est conclue trois ans avant les primeurs 2022, année qui sert aujourd’hui de référence pour mesurer les baisses de 40 à 57 %.

Pierre Castel a procédé autrement. L’homme d’affaires bordelais détient 50 % de Château Beychevelle, l’autre moitié appartenant au groupe japonais Suntory depuis la coentreprise nouée en 2011. Deux actionnaires supportent la baisse au lieu d’un.

André Mentzelopoulos, alors propriétaire de la chaîne de magasins Felix Potin, a acheté Château Margaux en 1977. Le domaine n’est jamais sorti de la famille. Ses petits-enfants, Alexis et Alexandra Mentzelopoulos, le dirigent aujourd’hui et vendent dans le marché le plus dégradé depuis deux décennies.

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Les maisons restées loin du milliard subissent les mêmes baisses. Les Moueix, propriétaires de Petrus et des Établissements J.-P. Moueix, et les de Boüard de Laforest à Château Angélus figurent parmi elles. Jacky Lorenzetti, président du groupe immobilier Ovalto, a racheté dans le Médoc les châteaux Pédesclaux, Lilian Ladouys et Lafon-Rochet.

Le milliard, une ligne de flottaison

Pierre Castel restera milliardaire quelle que soit l’issue de la campagne. Le classement Challenges crédite sa famille de 13,5 milliards d’euros en 2026 et lui fait gagner des places par rapport à 2025. Martin et Olivier Bouygues, actionnaires de référence du groupe familial qui détient Montrose, affichaient 4,85 milliards d’euros en 2025, en progression de 550 millions sur un an, soit 13 %. Un cru classé pèse, dans ces patrimoines, le poids d’une ligne comptable.

Bernard Magrez apparaît à exactement 1 milliard d’euros dans le classement Challenges 2026, montant identique à celui de l’édition précédente. Philippe Sereys de Rothschild, actionnaire de Mouton-Rothschild, y figure à 950 millions d’euros. Corinne Mentzelopoulos et sa famille sont créditées de 800 millions d’euros, chiffre inchangé entre 2025 et 2026, assorti d’un recul de la 169e à la 180e place. Ces trois patrimoines reposent sur un nombre restreint d’actifs viticoles très valorisés, dont les prix de vente ont perdu jusqu’à 41 % depuis 2022 pour Mouton.

Le classement Challenges estime des fortunes globales à une date donnée. Il ne permet pas de dater un basculement, seulement de constater une proximité de seuil, et reste la seule source publique vérifiable sur ce point précis.

Bernard Magrez se tient à 50 millions d’euros au-dessus de la barre, Philippe Sereys de Rothschild à 50 millions en dessous. L’écart représente 5 % de leur patrimoine estimé et ne modifie aucun train de vie. Il décide de leur appartenance au club des milliardaires français.

Les prochaines éditions diront ce qu’il advient des Mentzelopoulos, de Bernard Magrez, de la famille Fayat et de Patric Pichet, propriétaire des Carmes de Haut-Brion, pour les uns sur l’ensemble de leur patrimoine, pour les autres sur sa seule composante viticole.

Bernard Arnault, PDG de LVMH, redevient la première fortune de France dans ce même classement 2026, avec 121,2 milliards d’euros, en progression de 4,5 milliards sur un an. La famille Hermès recule à 49,4 milliards. Les fortunes adossées au vin de très haut de gamme perdent proportionnellement davantage que celles adossées au cuir.

Chez les de Boüard, le crédit s’est refermé

La famille de Boüard de Laforest a placé sa filiale de restauration Le Gabriel sous la protection du tribunal de commerce de Bordeaux. L’établissement cumule sept millions d’euros de dettes. Les propriétaires de Château Angélus ont indiqué vouloir concentrer leurs ressources sur l’activité viticole.

En 2023, le chiffre d’affaires de la société d’exploitation a reculé de 12 %. Son EBITDA, c’est-à-dire le bénéfice dégagé par l’activité avant impôts, intérêts d’emprunt et amortissements, a chuté de 42 %. L’exercice clos au 31 juillet 2025 affiche 27,7 millions d’euros de chiffre d’affaires et 3,39 millions d’euros de bénéfice ainsi mesuré, contre 2,27 millions un an plus tôt. Le même indicateur atteignait 8,44 millions d’euros en 2022.

La dette financière des de Boüard s’élevait à 32,6 millions d’euros fin 2025. Au rythme des bénéfices de 2025, il faudrait 8,4 années d’exploitation pour la rembourser, contre 1,4 année quatre ans plus tôt. Aucune banque ne prête volontiers à ce niveau, et une propriété qui ne vend plus doit précisément emprunter pour financer les stocks qui s’accumulent dans ses chais.

Le client chinois qui achetait les crus classés

Pékin a lancé au début des années 2010 des campagnes anti-corruption qui ont supprimé la demande de cadeaux d’affaires et de banquets officiels. Ces acheteurs absorbaient le haut de gamme bordelais, celui des propriétés classées. Le magazine américain Wine Spectator chiffre le décrochage des expéditions vers la Chine à un passage de 72 millions de caisses à moins de 22 millions en quelques années.

La Fédération des exportateurs de vins et spiritueux de France mesure pour 2025 un recul de 8 % en valeur des exportations françaises du secteur, à 14,3 milliards d’euros, plus bas niveau depuis cinq ans et troisième repli annuel consécutif. Les ventes vers la Chine ont chuté d’environ 20 %, à 767 millions d’euros. Pékin a frappé le cognac de droits de douane spécifiques, en rétorsion aux mesures européennes visant les véhicules électriques chinois.

Le marché américain a perdu 21 % la même année, pénalisé par les droits de douane décidés par l’administration américaine et par un euro fort qui renchérit les bouteilles françaises. Les vins de Bordeaux, pris isolément, ont reculé de 4,8 % en valeur, à 1,94 milliard d’euros.

Les consommateurs français ont réduit la base domestique dans le même mouvement. Un habitant buvait environ 100 litres de vin par an il y a quelques décennies ; il en boit aujourd’hui entre 30 et 50. Les baisses consenties par les Rothschild, Michel Reybier et les Manoncourt au printemps 2026 sont le prix payé pour retenir les acheteurs qui restent.

18 000 hectares en moins sous les grands crus

Le Crédit Agricole, principal prêteur de la région, évalue à 1 200 le nombre de propriétés engagées dans des négociations sérieuses de restructuration de dette, soit près de 25 % des 4 000 exploitations bordelaises encore en activité. Certains viticulteurs conservent quatre millésimes invendus, ce qui immobilise environ 10 millions d’euros de capital sans aucune rentrée. Ces dossiers concernent des exploitations d’entrée et de milieu de gamme.

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Allan Sichel, président du Conseil interprofessionnel du vin de Bordeaux, a annoncé lors de l’assemblée générale d’avril 2026 que les surfaces déclarées par les viticulteurs pour la récolte 2025 étaient passées sous 90 000 hectares, en baisse de 18 % en trois ans. Le vignoble en comptait 103 000 en 2023 et 95 000 en 2024, selon Agreste, le service statistique du ministère de l’Agriculture. Les plans d’arrachage successifs ont engagé ou programmé la disparition d’environ 18 000 hectares entre 2023 et 2025.

La région alignait 125 000 hectares au début des années 2000. Près d’un quart de cette surface a disparu en un peu plus de vingt ans. Un nouveau plan national d’arrachage, doté de 130 millions d’euros pour 2026-2027, porte sur 29 000 à 33 000 hectares supplémentaires, dont Bordeaux devrait fournir environ la moitié.

Ces arrachages fixent le prix auquel se négocie la vigne bordelaise. Un cru classé se valorise à partir de cette référence, majorée du prestige de l’appellation. La famille Le Lous a payé Cantenac Brown entre 150 et 200 millions d’euros en 2019, avant que les surfaces ne commencent à reculer.

Un millésime fumé ne se brade pas, il se retire

Un incendie parti de Saumos, dans le Médoc, a parcouru environ 42 000 hectares en Gironde entre le 22 juillet 2026 et la fin du mois. Les autorités ont évacué plus de 220 000 personnes. Près de 240 bâtiments ont été détruits avant que le feu soit fixé. Le ministre de l’Intérieur a fait état d’un « record historique », avec 115 000 à 119 000 hectares brûlés en France depuis le 1er janvier.

La zone parcourue par les flammes compte peu de parcelles plantées, et le vignoble a été largement épargné. Les fumées ont dérivé sur des appellations voisines. Les Graves se trouvent exposées à un risque de goût de fumée sur le millésime 2026, quatre ans après un épisode comparable lors des incendies de 2022 dans le même secteur.

Les Rothschild ont cédé 57 % à L’Évangile et vendu leur récolte. Un vin marqué par la fumée ne se vend à aucun prix : les propriétés concernées le déclassent ou le retirent. Les vendanges des Graves s’ouvrent en septembre, moins de deux mois après le passage du panache.



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