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- Un vote en AG, deux mondes face à face
- Des milliards de cash dans les caisses
- Un patron d’État aux commandes
- Sous la vitrine verte, les dossiers brûlants
- L’écart grandissant avec les ateliers
- Le pari spatial européen
- Un PDG au cœur des réseaux
- Une rémunération « raisonnable » sous pression
- Dans les ateliers, les chiffres et les bulletins
Depuis dix ans, un ingénieur issu du corps des Mines conduit Thales dans un cycle de croissance porté par les budgets de défense. Son nom revient désormais autant dans les communiqués financiers que dans les tracts syndicaux et les décisions de justice. Derrière la trajectoire boursière, la question de la répartition de la richesse produite prend une place croissante. Cette enquête remonte le fil de ce pouvoir silencieux, entre conseils d’administration, ateliers d’électronique et prétoires étrangers.
Un vote en AG, deux mondes face à face
La moquette grise absorbe les pas dans l’auditorium du 28, avenue George‑V. Les dossiers verts de l’assemblée générale sont soigneusement empilés sur les sièges, à quelques mètres de la scène où doit prendre place Patrice Caine, président-directeur général de Thales. Un huissier ferme discrètement une porte, isolant la salle des bruits de la rue et des discussions salariales qui se jouent plus loin, dans les sites industriels du groupe. Sur l’écran géant, les résolutions défilent, dont celle qui fixe à l’avance ce que le PDG du groupe pourra toucher jusqu’en 2030, en fonction d’indicateurs financiers et extra-financiers. À cet instant, personne dans la salle ne mentionne les 1,18% d’augmentation décidés en début d’année pour les salariés français de Thales.
Les boîtiers de vote électroniques s’allument au moment où la résolution sur la politique de rémunération 2026 s’affiche. Le texte prévoit une hausse de 10% du salaire fixe de Patrice Caine, porté de un million à 1,1 million d’euros, après plusieurs exercices sans évolution sur ce poste. Il prévoit aussi de faire passer la rémunération variable cible de un à 1,65 million d’euros, soit une progression de 65%, alors que la hausse moyenne des salaires dans le groupe en 2026 reste inférieure à celle du salaire minimum en France. Quelques mains se lèvent pour demander la parole, mais les résultats tombent rapidement : plus de huit actionnaires sur dix approuvent la résolution, un soutien confortable même s’il est légèrement inférieur à celui obtenu l’année précédente. À la sortie, aucun communiqué ne rapproche ce vote des courriers syndicaux dénonçant une politique salariale jugée insuffisante au regard des résultats du groupe.
Dans les semaines qui suivent, les chiffres s’accumulent dans les documents publics. Le salaire minimum interprofessionnel de croissance a été relevé de 2,2% au 1er janvier 2026, puis de 2,3% au 1er juillet 2026, ce qui représente une hausse cumulée supérieure à 4% sur l’année. Chez Thales, la revalorisation de 1,18% accordée aux salariés français en début d’année reste donc en dessous de ce rythme, alors que le chiffre d’affaires du groupe a progressé de plus de 7% entre 2024 et 2025 selon les résultats publiés. Les syndicats rapprochent ces écarts, en les mettant en regard du bond de 65% de la part variable cible du PDG, consignée noir sur blanc dans les documents de l’assemblée générale. Ce contraste chiffré devient le cœur de leurs argumentaires sur le partage de la valeur créée par Thales.
Des milliards de cash dans les caisses
Au siège, la direction renvoie à la trajectoire financière pour justifier ces choix. Entre 2021 et 2025, le groupe a vu son chiffre d’affaires passer d’environ 16 milliards d’euros à plus de 22 milliards d’euros, alors que la marge d’exploitation ajustée est passée d’environ 10% à plus de 12%, selon les indicateurs fournis aux investisseurs. Le cash-flow opérationnel, c’est-à-dire l’excédent de trésorerie généré par les opérations courantes, a dépassé 2,5 milliards d’euros en 2025, contre environ 1,5 milliard d’euros quatre ans plus tôt. Sur la même période, le dividende par action est passé d’un peu plus de 2,5 euros à 3,9 euros, soit une progression proche de 50%, supérieure à l’inflation moyenne constatée dans la zone euro. Pour les actionnaires, ces évolutions constituent un socle solide pour accepter un renforcement de la rémunération de la direction générale.
À lireVinci : combien gagne le directeur général Pierre AnjolrasLes documents remis lors des réunions d’investisseurs détaillent la mécanique de cette rémunération. Le salaire fixe de Patrice Caine reste à un niveau inférieur à celui de plusieurs dirigeants de grands groupes français, dont la rémunération moyenne dépasse 6 millions d’euros par an dans les sociétés du CAC 40. Sa part variable dépend d’objectifs chiffrés, comme le niveau du résultat opérationnel, la croissance du chiffre d’affaires ou la génération de trésorerie, complétés par des critères extra-financiers liés à la réduction des émissions de gaz à effet de serre ou à la progression de la mixité dans l’encadrement. Les plans d’actions de performance qui lui sont attribués chaque année, des actions gratuites qui ne sont définitivement acquises qu’à l’issue d’une période de trois ans et sous condition de résultats, représentent l’essentiel de son potentiel de gains à long terme, avec une cible supérieure à 120% de son fixe et un plafond annoncé à 200% pour le plan 2026. Cette architecture aligne sa rémunération future sur les indicateurs qui déterminent en grande partie la valorisation boursière de Thales.
Dans les ateliers et les services d’ingénierie, ces éléments sont regardés sous un autre angle. Des tracts syndicaux rappellent qu’au plus fort de la crise sanitaire, les variables de certains cadres ont été réduites ou différées, alors que la direction demandait des efforts dans les activités aéronautiques civiles en baisse. En 2021, des responsables de la CFDT et de la CGT reprochent à la direction d’avoir maintenu la rémunération variable de Patrice Caine en ajustant certains objectifs, alors que des mesures d’économies étaient simultanément mises en œuvre dans plusieurs filiales. En 2023, des décisions de justice ont condamné des sociétés du groupe à appliquer pleinement la rétroactivité de politiques salariales, après contestation par les syndicats, ce qui a renforcé la perception d’un rapport de force défavorable sur ce terrain. Dans les sites français de Thales, ces décisions sont évoquées comme autant de jalons d’une même discussion sur le pouvoir réel du sommet dans la définition du partage de la richesse.
Un patron d’État aux commandes
Le parcours personnel de Patrice Caine contribue à structurer ce pouvoir. Né en 1970 à Paris, il est issu d’une famille d’ingénieurs de haut niveau et suit le chemin classique des grandes écoles scientifiques françaises, en intégrant l’École polytechnique puis l’École des mines de Paris, qui prépare notamment au corps des Mines. Ce corps d’ingénieurs, placé sous l’autorité du ministère chargé de l’industrie, joue depuis des décennies un rôle central dans la gestion de certains secteurs stratégiques, des télécommunications à l’énergie. Après un passage dans une banque d’affaires londonienne spécialisée dans les opérations de fusion-acquisition, Patrice Caine rejoint l’administration industrielle et un cabinet ministériel à Bercy, où il travaille sur des dossiers de réorganisation du secteur de l’énergie et des grands groupes publics. Ce parcours lui offre une connaissance fine des circuits de décision de l’État actionnaire et de ses interlocuteurs industriels.
Il entre chez Thales en 2002, à la direction de la stratégie du groupe. Il prend ensuite la tête de plusieurs activités opérationnelles, dans les communications tactiques utilisées sur les théâtres d’opérations, les systèmes de radar aérien, puis les systèmes de commandement et de contrôle pour les forces armées. En 2013, il est nommé directeur général adjoint en charge des opérations et de la performance, et rejoint le comité exécutif, l’instance de direction qui rassemble les principaux responsables du groupe. À la fin de 2014, le conseil d’administration choisit ce dirigeant interne pour prendre la tête de Thales, à un moment où l’État et Dassault, chacun actionnaire significatif, cherchent un profil en mesure de gérer leurs intérêts conjoints tout en rassurant les marchés financiers. Quelques mois plus tard, la perspective d’un partage des fonctions entre un président non exécutif et un directeur général est abandonnée, et Patrice Caine conserve seul la présidence du conseil et la direction opérationnelle.
Depuis son arrivée au sommet, l’actionnariat de Thales a changé de visage. Les investisseurs anglo-saxons, américains et britanniques, ont pris une place croissante dans le capital flottant, aux côtés de grands fonds européens spécialisés dans l’aéronautique et la défense. L’État français et Dassault restent les deux premiers actionnaires, avec des participations stables, mais n’occupent plus la totalité du premier cercle autour de la direction. Dans les présentations aux marchés, Patrice Caine insiste sur la visibilité que lui donnent des carnets de commandes couvrant plusieurs années dans certaines activités, notamment la défense électronique ou les systèmes de commandement. La stabilité de ce cadre actionnarial renforce sa position lorsqu’il défend sa politique de rémunération ou ses choix stratégiques, y compris face à des critiques internes.
Sous la vitrine verte, les dossiers brûlants
Cette stabilité n’efface pas les zones d’ombre judiciaires héritées de l’histoire récente de Thales. Depuis le début des années 2000, le groupe a été mentionné dans plusieurs dossiers de corruption à l’étranger, liés à des ventes de sous-marins ou d’équipements militaires à la Malaisie, au Brésil ou à l’Afrique du Sud. En 2022, la maison mère a été mise en examen à Paris pour complicité de corruption d’agent public étranger dans le cadre de la vente de sous-marins à la Malaisie, un contrat signé au début des années 2000, bien avant l’arrivée de Patrice Caine à la direction générale. En juin 2024, des perquisitions menées en France, aux Pays-Bas et en Espagne ont visé plusieurs sites du groupe, dans le cadre de deux enquêtes distinctes portant sur des contrats au Brésil et sur d’autres ventes d’équipements militaires. À l’automne 2024, une nouvelle enquête conjointe a été ouverte par le parquet national financier français et l’autorité britannique de lutte contre la délinquance financière, autour d’un contrat en Asie.
Le 14 mai 2026, c’est en Afrique du Sud que le nom de Thales a de nouveau été prononcé par un juge. Un tribunal de Pietermaritzburg a confirmé la tenue d’un procès pour corruption visant l’ancien président Jacob Zuma et le groupe français, pour des faits liés à un contrat d’armement conclu en 1999, portant sur la fourniture d’équipements et de navires militaires. Ce dossier, ouvert depuis plusieurs années, porte sur des soupçons de versement de commissions occultes et sur une chaîne de responsabilités qui implique d’anciens responsables politiques et industriels, mais pas le PDG actuel. Thales conteste les accusations dans ses communiqués et insiste sur sa coopération avec les autorités judiciaires des pays concernés, en rappelant que la plupart des faits en cause sont antérieurs à la prise de fonctions de Patrice Caine. Ces procédures judiciaires, pourtant, pèsent sur la manière dont le groupe peut présenter sa politique de conformité et son exigence éthique à ses salariés et à ses partenaires.
À lireNaval Group : commandes record et malaises dans les ateliersDans ses interventions publiques, Patrice Caine met en avant ces dispositifs de conformité. Il insiste sur les formations internes, les contrôles renforcés sur les intermédiaires commerciaux et les revues de contrats sensibles, en expliquant que ces outils doivent permettre de réduire le risque de nouveaux contentieux. Il consacre en parallèle de longs développements à l’« intelligence artificielle de confiance », c’est-à-dire des algorithmes utilisés dans les systèmes de défense, l’aéronautique ou la cybersécurité, conçus pour rester explicables et soumis à des garde-fous humains. Lors de tribunes et d’interviews, il défend l’idée d’une maîtrise européenne de ces technologies, en lien avec la notion d’« autonomie stratégique », souvent mise en avant par les responsables politiques depuis le début de la guerre en Ukraine. Ce double discours, entre gestion de dossiers anciens et promotion d’une technologie présentée comme responsable, constitue une toile de fond pour la façon dont il exerce son pouvoir à la tête du groupe.
L’écart grandissant avec les ateliers
Les tensions internes se concentrent rarement sur les contrats eux-mêmes. En mars 2024, la filiale Thales Alenia Space, spécialisée dans la conception de satellites civils et militaires, a annoncé un plan de suppression de 1 296 postes, dont près de 981 en France, en raison de la contraction du marché des satellites de télécommunications géostationnaires, autrefois très porteur. Après plusieurs mois de mobilisation, le tribunal judiciaire de Toulouse a suspendu en décembre 2025 ce plan de restructuration, le temps de réexaminer la procédure et certains engagements pris vis-à-vis des salariés. Au printemps 2026, la direction du groupe a indiqué avoir déjà redéployé une large majorité des salariés initialement visés vers d’autres entités de Thales, tout en maintenant l’objectif global de réduire les effectifs de cette activité à l’horizon 2026. Pour les syndicats, cette suite d’annonces renvoie toujours à la même question : qui décide, au sommet, des arbitrages entre maintien d’emplois et redéploiement des profits dans d’autres domaines ou vers les actionnaires.
Le pari spatial européen
Le projet de rapprochement spatial avec Airbus et Leonardo accentue ces interrogations. En octobre 2025, les trois groupes ont présenté un protocole d’accord visant à rassembler leurs principales activités satellites au sein d’une société commune, dotée d’un chiffre d’affaires de plusieurs milliards d’euros, afin de peser davantage face à des acteurs comme SpaceX ou des entreprises chinoises. Thales doit y détenir environ un tiers du capital, aux côtés de ses deux partenaires, avec un calendrier qui prévoit un lancement opérationnel à partir de 2027, sous réserve de l’accord des autorités de concurrence européennes et nationales. Pour l’État français et les directions industrielles, ce projet est présenté comme une réponse à la montée en puissance de nouveaux concurrents privés et à l’évolution du marché spatial. Pour les salariées et salariés de Thales Alenia Space, il pose des questions très concrètes sur le nombre de sites qui seront maintenus et sur la place qu’ils occuperont dans la nouvelle entité.
Un PDG au cœur des réseaux
En parallèle, Patrice Caine a pris une place plus visible dans les instances patronales françaises. Il préside l’Association nationale de la recherche et de la technologie, qui réunit entreprises et établissements de recherche publics autour de projets communs, et participe aux travaux du principal groupement d’industriels de l’Hexagone. Il siège aussi au conseil d’administration de Naval Group, groupe de constructions navales militaires contrôlé par l’État, et de L’Oréal, leader mondial des cosmétiques, ce qui élargit son champ de responsabilités au-delà de la seule défense. Ces fonctions lui donnent une voix dans des dossiers comme le crédit d’impôt recherche, la politique de réindustrialisation ou la programmation des dépenses d’armement, dans lesquels l’État est à la fois client, régulateur et actionnaire. Elles renforcent la position d’interlocuteur central qui est la sienne lorsque reviennent sur la table les sujets de salaires, de dividendes ou de plans de réduction d’effectifs.
Une rémunération « raisonnable » sous pression
Au fil des années, les indicateurs de gouvernance ont mis en avant un ratio particulier, celui qui compare la rémunération totale du PDG au salaire médian des salariés du groupe. Selon des études de cabinets spécialisés, ce ratio tournait récemment autour de 48 chez Thales, soit nettement en dessous de la moyenne des entreprises du CAC 40, où certains patrons dépassent des rapports de 80 à 100. Ce niveau sert d’argument aux défenseurs d’une rémunération jugée « maîtrisée » au regard des standards des grands groupes, même si la progression récente du fixe et de la variable cible laisse présager une hausse de ce ratio à partir de l’exercice 2026. Pour les syndicats de Thales, la comparaison avec d’autres sociétés de l’indice importe moins que le fait que le groupe vit essentiellement de commandes publiques de défense et d’investissements dans des infrastructures critiques, financés par les contribuables. Dans leurs interventions, ils demandent que cet élément soit pris en compte à la même hauteur que les performances boursières ou les comparaisons internationales.
Dans les ateliers, les chiffres et les bulletins
Dans les ateliers d’électronique, dans les bureaux d’études et dans les salles de réunion des comités sociaux et économiques, ces débats prennent chaque mois un tour plus concret. Des ingénieurs évoquent des pics d’activité liés à des contrats sur des radars ou des systèmes de commandement, obtenus en Europe de l’Est, sans ressentir une progression équivalente de leurs primes ou de leurs perspectives de carrière. Des techniciennes et des techniciens rappellent les périodes de sous-activité et de restructuration dans certaines branches civiles, alors que la défense a pris une place de plus en plus importante dans le portefeuille de commandes global. Les représentants du personnel citent en séance des extraits des documents de l’assemblée générale 2026, où sont détaillés, ligne à ligne, les éléments de la rémunération du PDG, en les confrontant aux bulletins de paie de leurs collègues. Dans les dossiers verts soigneusement pliés après l’assemblée générale de mai, ces chiffres restent imprimés à côté des résolutions approuvées pour les années à venir.
