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- Vingt avions, aucun document
- Deux Fitter au-dessus d’Idleb
- Israël a bombardé la base qu’il prête à Damas
- Le Caire, lui, a écrit à Dassault
- Un refus de survol, puis la riposte
- La rupture pesait 24,9 millions d’euros
- Des Rafale abattus qui n’existent pas
- Sindoor, faux Macron, et un mobile inédit
- Ce que ne disent pas les titres francophones
- De Nesher au Lavi, une case restée vide
Fin mars 2026, la France a fermé son ciel à des avions transportant des armes américaines vers Israël. Dans les semaines qui ont suivi, des vidéos de chasseurs français abattus par des F-35 ont circulé sur TikTok et X au rythme d’une à deux par jour, toutes fabriquées par intelligence artificielle. La dernière attaque en date se passe d’images truquées et emprunte les codes du journalisme de défense. Elle prête à l’avion de Dassault un acheteur qui n’a plus d’armée de l’air.
Vingt avions, aucun document
Depuis la mi-août, des médias israéliens de langue anglaise et hébraïque annoncent que la Syrie s’apprête à commander une vingtaine de Rafale F4 à la France. Ces textes avancent un argument unique, le rapprochement engagé entre Damas et Paris depuis la chute de Bachar el-Assad, fin 2024. Aucun ne cite de contrat, de source officielle syrienne, de déclaration française ou d’interlocuteur nommé chez l’avionneur.
La Syrie sort de quatorze ans de guerre civile et d’un changement de régime intervenu il y a vingt mois. Vingt Rafale représentent plusieurs milliards d’euros, une décennie de livraisons, la formation des pilotes et des mécaniciens, puis l’entretien des appareils pendant trente ans. Un État qui signe un tel contrat apporte des garanties financières sur dix ans au moins. Personne, à Damas, ne prétend aujourd’hui pouvoir les fournir.
Aucune vente d’armes française ne peut par ailleurs se conclure sans l’accord préalable des ministères des Armées, de l’Économie et des Affaires étrangères, réunis au sein d’une commission qui examine chaque dossier d’exportation. Ni Dassault Aviation ni le ministère des Armées n’ont fait état de discussions avec les autorités syriennes. Aucune lettre d’intention n’a été rendue publique, et aucun ministre français ne s’est rendu à Damas pour un dossier d’armement.
Des titres de presse et des comptes de réseaux sociaux israéliens portent seuls cette information. Ni le gouvernement israélien ni Tsahal n’ont publié la moindre ligne sur une commande syrienne de Rafale. Ces articles se distinguent en outre de tout ce qui a circulé depuis juin par un détail : ils ne comportent aucune image.
Deux Fitter au-dessus d’Idleb
Le 7 septembre 2025, un Soukhoï Su-22 décolle de la base de Shayrat, dans la province de Homs. C’est le premier vol d’un avion de combat sous le nouveau pouvoir syrien. L’appareil est ensuite remis en stockage.
Une vidéo diffusée le 10 août 2026 montre au moins deux Su-22 survolant le nord du pays, dont la province d’Idleb. Le site spécialisé Zone Militaire y voit les premiers avions de combat armés opérationnels dont dispose le nouveau régime. Ce chasseur-bombardier soviétique est entré en service au début des années 1970 et n’a reçu aucune modernisation majeure en Syrie depuis les livraisons de l’ère Assad.
Les frappes israéliennes qui ont suivi la chute du régime auraient détruit les MiG-29 livrés à Damas dans les années 1980. Aucun élément public ne fait état d’une flotte plus large en cours de reconstitution.
Le Rafale F4, lui, désigne la version la plus récente de l’appareil : un radar capable de suivre plusieurs cibles simultanément, des missiles air-air d’une portée de plus de cent kilomètres, et des liaisons de données permettant à plusieurs avions de partager en vol ce que chacun détecte. L’armée de l’air française en attend les premières livraisons à partir de 2027. Les auteurs des articles parus depuis la mi-août prêtent donc à une aviation qui remet péniblement en vol deux appareils des années 1970 l’intention d’acquérir un chasseur que la France elle-même n’a pas encore reçu.
Israël a bombardé la base qu’il prête à Damas
Dans la nuit du 17 au 18 août 2026, huit frappes israéliennes visent la base d’Abou al-Douhour, dans la province d’Idleb. La piste et des installations de stockage sont touchées. Reuters et l’armée syrienne n’ont fait état d’aucune victime.
L’aérodrome était hors service depuis 2012-2013. Une délégation militaire turque s’y était rendue quelques jours plus tôt en vue de sa réactivation, selon l’Observatoire syrien des droits de l’homme cité par le quotidien turc Daily Sabah. Israël a justifié l’opération par la crainte de voir des systèmes de défense antiaérienne turcs installés sur le site.
Tom Barrack, émissaire spécial des États-Unis pour la Syrie, a qualifié la frappe d’« escalade inutile ». Ankara y a vu une atteinte à l’intégrité territoriale syrienne.
À lireRafale F5 : abattre un avion furtif, radar éteintL’armée israélienne considère donc la reconstitution d’une capacité aérienne syrienne comme une menace suffisante pour justifier huit bombes sur une piste. Les articles publiés dans la presse israélienne trois semaines plus tard décrivent le même pays s’équipant de vingt chasseurs français de dernière génération.
Le Caire, lui, a écrit à Dassault
Le 4 mars 2026, en présentant ses résultats annuels, Dassault Aviation recense 533 Rafale commandés depuis le lancement du programme, dont 323 par des clients étrangers répartis sur huit pays. Au 31 décembre 2025, 220 appareils restaient à livrer.
Selon plusieurs médias spécialisés, l’Égypte a adressé à l’avionneur, le 1er septembre 2026, une demande officielle de devis portant sur 24 Rafale supplémentaires. Le Caire en exploite déjà 54 et porterait ainsi sa flotte à 78 appareils. Dassault Aviation a refusé de commenter. Aucun contrat n’a été signé, et une telle demande n’engage pas son auteur à acheter.
Le dossier égyptien a produit une date, un nombre d’avions, un document transmis et un industriel sollicité qui décline le commentaire. Les articles consacrés à la Syrie n’ont produit aucun de ces quatre éléments.
Un refus de survol, puis la riposte
Tout commence six mois plus tôt. Le 28 février 2026, Israël et l’Iran ferment simultanément leur espace aérien au trafic civil, au début de leur guerre.
Le week-end des 28 et 29 mars, la France refuse pour la première fois que des avions transportant des armes américaines destinées à Israël survolent son territoire. Un diplomate occidental et deux sources informées du dossier ont confirmé cette décision à Reuters.
Une porte-parole du ministère israélien de la Défense annonce à l’AFP, le 31 mars, que le directeur général du ministère, le général de division de réserve Amir Baram, en poste depuis mars 2025, a décidé de « réduire à zéro » les achats de défense en provenance de France, au profit de la production nationale ou de fournisseurs alliés. Israël rattache cette décision à une série de mesures françaises jugées hostiles, la reconnaissance de l’État de Palestine par Paris en septembre 2025 au premier rang.
Début avril, une source française proche du dossier indique au Times of Israel que Paris n’a « toujours pas été informé directement » de la décision et l’a découverte par la presse.
Les premières attaques publiques contre le Rafale dans la presse israélienne apparaissent au cours des semaines suivantes. Toutes visent le même appareil.
La rupture pesait 24,9 millions d’euros
Publié le 12 août 2026 par le ministère des Armées, le rapport annuel au Parlement sur les exportations d’armement porte sur l’année 2025. Les commandes israéliennes y reculent de 8 % sur un an, à 24,9 millions d’euros. Les livraisons s’établissent à 19,8 millions d’euros. La France a, la même année, exporté pour plus de 20 milliards d’euros de matériel militaire dans le monde : Israël pesait un millième de ce total.
Ces montants correspondent à des commandes passées avant 2025. Un tiers concerne des composants intégrés à des équipements défensifs, deux tiers d’autres pièces détachées. Le nombre d’autorisations d’exportation accordées à Israël baisse pour la troisième année consécutive, en repli de 50 % par rapport à 2023 et de 26 % par rapport à 2024. Le rapport rappelle que « la France ne livre pas d’armes à Israël et se limite à l’exportation de composants destinés soit à l’intégration dans des systèmes défensifs, soit à la réexportation vers des pays tiers ».
L’année 2024 avait marqué un pic sur huit ans avant ce reflux.
Le général Baram a donc ramené à zéro un flux commercial inférieur à 25 millions d’euros annuels, quand un seul Rafale se négocie à l’export autour de 100 millions d’euros hors armement. Le chasseur français, lui, ne figurait dans aucune de ces lignes : Israël n’en a jamais acheté un seul, et n’a jamais envisagé de le faire.
Des Rafale abattus qui n’existent pas
Au printemps 2026, des comptes israéliens affirment qu’en combat aérien rapproché, les pilotes de F-35I Adir domineraient ceux des Rafale de l’armée de l’air française. Ils ne citent ni exercice ni donnée chiffrée.
Zone Militaire a documenté des résultats inverses lors d’Atlantic Trident, exercice aérien international organisé en France. Des Rafale équipés de missiles Meteor à longue portée y sont parvenus à détecter et à engager des F-35 avant d’être eux-mêmes repérés, tout en restant hors de portée des missiles adverses. D’autres phases du même exercice ont montré des F-35 « très difficiles à voir » pour les équipages français.
Au début de l’été, des sites spécialisés relaient des images grossièrement fabriquées par intelligence artificielle montrant des Rafale abattus par des F-16 et des F-35 israéliens. Sur Instagram, X et TikTok, le rythme atteint une à deux vidéos par jour. Leurs auteurs les suppriment quelques jours après leur mise en ligne.
Les publications s’interrompent fin juillet. Deux semaines plus tard, à la mi-août, elles reprennent.
Le procédé change alors de nature. Les articles parus depuis ne montrent plus de Rafale en flammes : ils annoncent un contrat, citent un pays acheteur, avancent un nombre d’appareils et une version technique. La commande syrienne est le premier de ces textes à circuler massivement. Une photo truquée se démonte en quelques minutes, en cherchant sur internet d’où provient l’image d’origine ; un contrat inexistant oblige à démontrer une absence.
Sindoor, faux Macron, et un mobile inédit
Le ministère français des Armées a publié plusieurs analyses consacrées à une campagne de désinformation qu’il qualifie de « virulente et persistante » contre le Rafale, déclenchée par l’opération indienne Sindoor menée contre le Pakistan en mai 2025.
Les forces armées pakistanaises avaient alors revendiqué la destruction de plusieurs Rafale indiens sans produire de preuve. Une photographie présentée comme celle d’un Rafale abattu près de Bahawalpur montrait en réalité un MiG-21 accidenté à Moga, dans le Pendjab indien, en 2021. Une autre image, celle d’un MiG-29 accidenté au Rajasthan en septembre 2024, a resservi pour documenter de prétendues pertes indiennes récentes.
À lireLe Mirage 2000 reste au cœur des crises, quarante ans aprèsSelon le ministère, les comptes pro-pakistanais qui relayaient ces contenus cherchaient à décrédibiliser le Rafale et l’industrie d’armement française tout en promouvant un armement concurrent. Le ministère y voit également une tentative d’affaiblir le partenariat entre Paris et New Delhi, premier client étranger du Rafale. Ses services ont détecté, entre le 17 et le 19 février 2026, une nouvelle attaque du même type : une vidéo truquée par intelligence artificielle faisant tenir au président Emmanuel Macron des propos qu’il n’a jamais prononcés. Les analyses françaises attribuent l’ensemble à des réseaux pro-pakistanais, sans désigner nommément la Russie ou la Chine, bien que le missile revendiqué par Islamabad, le PL-15, soit de fabrication chinoise.
Le Pakistan avait un chasseur à placer sur le marché, le JF-17 codéveloppé avec Pékin, et un client indien à détourner du Rafale. Israël n’exporte aucun avion de combat et ne se trouve en concurrence avec Dassault sur aucun appel d’offres. Les comptes actifs depuis avril répondent à une décision française portant sur l’usage de son espace aérien, sans appareil rival à vendre ni contrat à gagner.
Ce que ne disent pas les titres francophones
Les médias israéliens de langue française sont restés en retrait sur ce dossier. Plusieurs n’ont rien publié sur la commande syrienne, ni sur les vidéos de Rafale abattus diffusées depuis juin, quand leurs homologues anglophones et hébréophones relayaient les unes et l’autre.
Ces titres s’adressent à un lectorat installé en Israël comme en France, pays où le Rafale est conçu, assemblé à Mérignac et suivi de près par la presse généraliste. Aucun élément public n’établit de coordination entre les rédactions qui ont diffusé l’information.
De Nesher au Lavi, une case restée vide
L’appareil visé par la campagne engagée en avril est conçu, produit et vendu par la France à huit pays étrangers. Israël n’a jamais produit son équivalent.
En 1967, après la guerre des Six Jours, Paris décrète un embargo sur les livraisons d’armes à Israël. Privée de ses Mirage français, l’industrie aéronautique israélienne fabrique le Nesher, copie non autorisée du Mirage 5 réalisée sans l’accord de Dassault.
Le Kfir en dérive directement, dans les années 1970. Ses concepteurs y remplacent le moteur français par un General Electric américain, construit sous licence.
Le Lavi devait être le premier chasseur véritablement israélien. Le 30 août 1987, le gouvernement vote son abandon par 12 voix contre 11 et une abstention, après plus de 1,5 milliard de dollars dépensés, en grande partie financés par les États-Unis. L’appareil n’a jamais dépassé le stade des prototypes.
Israel Aerospace Industries et Elbit Systems exportent aujourd’hui sur tous les continents des drones et des munitions capables de survoler une zone avant de fondre sur leur cible. Aucun avion de combat piloté de conception israélienne n’est en revanche jamais entré en service dans l’armée de l’air du pays, qui vole sur F-15, F-16 et F-35 américains. Dans les vidéos diffusées cet été, les Rafale sont abattus par des appareils sortis des chaînes de Lockheed Martin, à Fort Worth, au Texas.
