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Le Rafale s’exporte pendant que l’Europe achète américain

Huit pays ont acheté le Rafale, de l'Égypte à la Serbie. Pendant ce temps, treize États européens passent au F-35 américain et la défense du continent bascule loin de Paris.

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Deux capitales européennes s’épuisent depuis des années à se disputer le commandement de l’armement du continent. Un troisième acteur, resté silencieux, a déjà encaissé la mise. Leur querelle occupe les tribunes et les auditions parlementaires ; le vainqueur, lui, n’a pas eu à concourir. Il faut désormais mesurer ce qui subsiste d’une ambition militaire européenne quand ses appareils les plus sensibles se commandent outre-Atlantique.

En décembre 2022, l’Allemagne a approuvé l’achat de trente-cinq F-35A à l’américain Lockheed Martin, pour environ 10 milliards d’euros. Ces chasseurs doivent pouvoir emporter les bombes nucléaires de l’OTAN. À l’horizon 2035, treize pays européens, l’Allemagne comprise, aligneront ensemble plusieurs centaines d’appareils du même constructeur ; la Belgique, les Pays-Bas, la Pologne et la Finlande figurent parmi eux.

Éric Trappier, président-directeur général de Dassault Aviation, constructeur du Rafale, a livré son constat le 1er juillet 2026 devant la commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées du Sénat : l’avion de combat standard de l’Europe est déjà américain. Paris et Berlin, dans le même temps, se disputent toujours la direction industrielle de la défense du continent.

Le hangar allemand était déjà plein

En retenant le F-35 pour sa mission nucléaire, Berlin s’est doté d’un chasseur furtif capable de tenir ce rôle dès la fin des années 2020. Le Système de combat aérien du futur, projet que la France et l’Allemagne portaient ensemble, ne devait, lui, voler qu’en 2045. Vingt ans séparaient les deux calendriers.

L’Allemagne disposait donc de son appareil de première ligne bien avant que le programme commun n’accouche du sien. La France, elle, attendait de ce programme le successeur du Rafale, sans filet américain pour patienter. Le déséquilibre des urgences s’est installé dix-huit mois avant que l’abandon du projet ne soit officialisé.

Neuf ans de coopération, trois semaines pour rompre

Lancé en 2017 lors d’un conseil des ministres franco-allemand, le Système de combat aérien du futur devait produire un chasseur de sixième génération entouré de drones et relié à un réseau informatique de combat, pour un coût approché de 100 milliards d’euros. Début juin 2026, les deux gouvernements ont acté l’abandon de l’avion piloté. Neuf années de travail et des centaines de millions d’euros se sont volatilisées.

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Au démarrage, Dassault et Airbus se partageaient le programme à parité, la France dirigeant l’architecture de l’appareil. Ce partage reposait sur un fait : Dassault demeure le seul industriel européen à avoir conçu seul un avion de combat complet, de l’esquisse au champ de bataille. Airbus Defence and Space n’a jamais dessiné d’appareil autrement qu’à plusieurs. Puis l’Espagne a rejoint le tour de table par l’intermédiaire d’Airbus Espagne, qui suit les directives d’Airbus Allemagne, et la charge de travail de Dassault est tombée à un tiers. Airbus a récupéré les deux tiers.

Fort de cette majorité, le groupe allemand a réclamé de codiriger l’architecture de l’appareil et de prendre seul la tête de lots technologiques entiers. Trappier a jugé ces demandes inacceptables. Emmanuel Macron a tenté une médiation entre Paris, Berlin, Dassault et Airbus au début de 2026, sans résultat ; à la veille du salon aéronautique ILA de Berlin, le gouvernement allemand a enclenché la séquence de rupture.

Berlin pouvait acter cet abandon sans se découvrir, ses F-35 étant déjà commandés à Lockheed Martin pour équiper sa première ligne. La France, elle, y perdait le successeur du Rafale, sans commande américaine pour amortir le vide.

Devant les sénateurs, Trappier a avancé une lecture des intentions de Berlin. Selon lui, l’Allemagne a accepté de travailler avec la France non pour partager, mais pour capter la seule compétence qui lui manquait, celle de concevoir un chasseur de bout en bout. L’interprétation est celle du dirigeant de Dassault, partie prenante du conflit.

Acheter un avion, souscrire une dépendance

Le F-35 arrive avec son écosystème. Dans l’Alliance atlantique, le commandement et l’inventaire technologique restent largement entre les mains de Washington, et un pays qui vole américain se branche sur des chaînes de maintenance, de logiciels et de renseignement américaines. Trappier a exprimé ses doutes sur la capacité des Européens à conduire seuls une guerre de haute intensité contre la Russie.

Chaque commande passée à Lockheed Martin épaissit le seul standard déjà interopérable à l’échelle du continent. Un treizième client renforce la valeur du réseau pour les douze autres. La France cherchait à préserver une alternative souveraine ; l’achat allemand a refermé cette porte pour l’ensemble des Européens équipés du chasseur texan.

Chacun pour soi, Washington pour tous

L’Union européenne développe depuis 2022 la constellation Iris², censée doter le continent d’un réseau satellitaire souverain. L’Allemagne a fait savoir qu’elle se doterait de ses propres satellites de communication militaires. En février 2026, Berlin a annoncé vouloir commander pour 536 millions d’euros de drones d’attaque aux jeunes pousses Helsing et Stark Defence, premières livraisons visées en 2027. ThyssenKrupp Marine Systems a signé en avril 2026 un protocole d’entente avec l’espagnol Navantia pour construire des sous-marins de conception allemande, puis a remporté début juillet un contrat majeur de renouvellement de la flotte sous-marine canadienne.

Ces initiatives dispersées sont présentées par plusieurs analystes comme la marche de l’Allemagne vers le rôle de pivot industriel de la défense européenne. Elles fragmentent aussi le réseau commun que Paris et Berlin disaient vouloir sauver. Un continent qui lance ses satellites en ordre dispersé et multiplie les plateformes nationales laisse intact le seul socle qui relie déjà tout le monde, celui de l’OTAN et de ses appareils américains.

En 1985, la France avait déjà claqué la porte

Au milieu des années 1980, la France, l’Allemagne, le Royaume-Uni, l’Italie et l’Espagne ont tenté de concevoir un chasseur commun. Paris voulait un avion léger et polyvalent, capable de décoller d’un porte-avions par catapulte et d’emporter l’arme nucléaire ; ses partenaires réclamaient un appareil lourd taillé pour la défense aérienne. Faute d’accorder le leadership industriel à Marcel Dassault, l’Allemagne et ses alliés ont poussé l’avionneur hors du programme. La France a fait cavalier seul, sous les pronostics d’un gouffre financier pour un projet jugé inexportable.

Le Rafale s’est depuis vendu à l’Égypte, à l’Inde, au Qatar, à la Grèce, à la Croatie, aux Émirats arabes unis, à l’Indonésie et à la Serbie. En novembre 2025, l’Ukraine et la France ont signé une déclaration d’intention portant sur jusqu’à 100 appareils sur une décennie ; en juin 2026, l’Inde a transmis une lettre de demande pour 114 Rafale supplémentaires. Ni l’une ni l’autre de ces démarches n’est encore un contrat signé.

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Le Rafale reste aujourd’hui le seul chasseur souverain non américain que l’Europe produise. Il survit en se vendant hors du continent qu’il était censé défendre.

Un chasseur français sans Berlin

Orpheline du programme commun, la France mise à moyen terme sur une refonte du Rafale au standard F5, attendu pour 2035 après une première étape en 2032. Cette version doit recevoir des moteurs améliorés, des radars de nouvelle génération, des liaisons de données durcies et la capacité d’emporter le futur missile nucléaire hypersonique français, aux côtés d’un drone furtif héritier du démonstrateur Neuron. Dassault prépare une montée en cadence vers quatre Rafale par mois pour absorber les commandes ukrainienne et indienne. Présentée le 8 avril 2026, la révision de la loi de programmation militaire ajoute 36 milliards d’euros d’ici 2030 et porte l’enveloppe totale à 436 milliards d’euros.

Plus loin, la loi prévoit un démonstrateur de chasseur de sixième génération entièrement français à l’horizon 2035, calibré sur les seuls besoins nationaux et affranchi de tout composant américain. Dassault concevrait la cellule, Safran la motorisation, Thales l’électronique embarquée. Un obstacle demeure. L’industrie française doit concevoir un réacteur d’environ 10 tonnes de poussée, un domaine dans lequel elle n’a plus investi depuis le M88 qui équipe le Rafale actuel, et la maîtrise des pièces soumises aux plus fortes températures reste le savoir-faire le plus difficile à acquérir. Le Sénat a désigné le programme de recherche T-Rex, financé par la nouvelle loi, comme la priorité pour franchir cette marche.

L’Europe souveraine, filiale américaine

Trappier n’a pas fermé la porte à de futures coopérations européennes. Il a posé une condition devant les sénateurs : tout programme partagé devrait relever d’un maître d’œuvre industriel unique, placé sous l’autorité d’un chef de file unique, en France la Direction générale de l’armement. C’est la méthode qui avait présidé au drone Neuron. À défaut, a-t-il indiqué, Paris s’associerait à ses clients de longue date, l’Inde ou les Émirats arabes unis, plutôt qu’à ses voisins.

Les treize pays qui aligneront des F-35 en 2035 auront, eux, tranché sans attendre l’issue de la querelle franco-allemande. La défense européenne se construira peut-être, sous un parapluie que Washington tient déjà. La guerre que se livrent Paris et Berlin avait un vainqueur avant son premier coup de feu, et il porte un badge Lockheed Martin.



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