Les enseignes ont gagné les zones commerciales, les centres-villes et les habitudes de consommation. Leur contrôle demeure entre les mains d’une organisation familiale aux contours peu visibles. Les difficultés d’Auchan ont déplacé une part du poids économique vers le sport et le bricolage. Derrière les magasins, les comptes des filiales racontent une richesse qui ne se réduit pas aux seules ventes.
Du textile à l’hypermarché
En 1943, Gérard Mulliez père ouvre à Poitiers un magasin de laine baptisé « Les Textiles d’art », bientôt rebaptisé « Au Fil d’Art », puis Phildar. Cette activité prolonge les affaires textiles de la famille Mulliez à Roubaix, autour de Louis Mulliez et de Marguerite Lestienne. Le magasin vend directement aux particuliers les produits d’une filière alors dominée par les fabricants, les grossistes et les détaillants. Phildar combine la fabrication de laine, des magasins et une relation directe avec les clients.
En 1950, Phildar emploie 1 400 salariés. Son développement par la franchise donne aux Mulliez une première expérience de réseau commercial avant leur arrivée dans l’alimentaire.
En juillet 1961, Gérard Mulliez fils ouvre le premier magasin Auchan dans une ancienne usine textile du quartier des Hauts-Champs, à Roubaix. Le nom Auchan vient de ce quartier. Le magasin reprend les codes des hypermarchés qui se développent alors en France : libre-service, grand choix, prix bas et accès en voiture. Les capitaux tirés du textile, les bâtiments familiaux et l’expérience de Phildar servent de base à l’expansion dans l’alimentaire.
Auchan apporte des ventes réalisées chaque jour, de grandes surfaces commerciales et des actifs immobiliers. Les ouvertures de magasins augmentent ensuite le nombre de sites contrôlés ou exploités par les entreprises de la famille.
L’AFM, le centre de gravité
En 1955, les héritiers de Louis Mulliez créent l’Association familiale Mulliez, ou AFM. Cette organisation rassemble des membres de la famille qui détiennent des parts dans les entreprises liées aux Mulliez. L’AFM conserve la propriété des principales entreprises dans la famille. Decathlon, Auchan Retail et les autres grandes enseignes liées à cet ensemble ne sont pas cotées en Bourse comme Carrefour ou Adidas.
À lireEuronext : Stéphane Boujnah, entre discipline budgétaire et jackpot salarialCe choix permet aux associés familiaux de financer des ouvertures de magasins, des acquisitions ou des entreprises en difficulté sans céder le contrôle à des fonds d’investissement ou à d’autres actionnaires. Il empêche aussi le public de connaître, à travers un cours de Bourse, la valeur précise de chaque participation.
Le 7 mai 2025, Barthélémy Guislain, président du conseil de gérance de l’AFM, est entendu par une commission d’enquête de l’Assemblée nationale consacrée aux licenciements. Il déclare que les dividendes distribués aux associés familiaux représentent « 1% de la valeur des entreprises ».
Barthélémy Guislain indique que cette proportion serait « trois à quatre fois moins » élevée que dans les sociétés cotées. L’AFM ne publie aucun compte consolidé qui permettrait de connaître tous les bénéfices, toutes les dettes, tous les dividendes et toutes les participations de la famille dans un document unique. Les comptes de Decathlon, d’Auchan Retail et de Leroy Merlin France couvrent chacun des sociétés ou des périmètres différents. Ils ne permettent pas de calculer la fortune totale des actionnaires Mulliez.
Decathlon et Leroy Merlin en première ligne
Decathlon a réalisé 16,8 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2025, soit une hausse de 4% sur un an. L’entreprise a dégagé 910 millions d’euros de bénéfice net, en progression de 16% par rapport à 2024. Le groupe a déclaré 20,7 milliards d’euros de volume d’affaires, un indicateur qui dépasse son seul chiffre d’affaires et comprend notamment des ventes de partenaires et certains services. Son EBITDA, c’est-à-dire le résultat généré par l’activité avant impôts, intérêts et amortissements, a atteint 1,8 milliard d’euros.
À la fin de 2025, Decathlon exploitait 1 902 magasins dans 82 pays. La France représentait environ un quart de son activité mondiale. L’enseigne vend notamment des produits sous ses propres marques, comme Quechua pour les activités de plein air, Kipsta pour les sports collectifs, Domyos pour le fitness et Van Rysel pour le cyclisme. Elle maîtrise ainsi une partie de la conception des produits, de leur achat et de leur vente aux clients.
Leroy Merlin France a inscrit 7,516 milliards d’euros de chiffre d’affaires net dans ses comptes clos le 31 décembre 2025. Son résultat d’exploitation atteint 446,093 millions d’euros et son bénéfice net 256,927 millions d’euros.
L’enseigne a également communiqué un volume d’affaires de 9,8 milliards d’euros en France en 2025, en hausse de 1,4%. Ce montant, exprimé toutes taxes comprises et calculé sur un périmètre commercial plus large, diffère du chiffre d’affaires net de 7,516 milliards d’euros inscrit dans les comptes sociaux.
Adeo, la maison mère de Leroy Merlin et de plusieurs autres enseignes de bricolage, dont Weldom et Bricoman, a annoncé 32,7 milliards d’euros de volume d’affaires TTC et 1 300 points de vente pour 2025. Aucun résultat net consolidé d’Adeo n’est publié dans les informations accessibles pour cet exercice.
Auchan reste dans le rouge
Auchan Retail a réalisé 32,142 milliards d’euros de revenus en 2025, contre 31,669 milliards d’euros en 2024. Le chiffre d’affaires progresse de 1,5%. Le bénéfice brut d’exploitation, ou EBITDA, atteint 1,025 milliard d’euros, soit une hausse de 16,1% sur un an. Cet indicateur mesure le résultat de l’activité courante avant le paiement des intérêts, des impôts et certaines charges comptables.
Les ventes d’Auchan en France diminuent pourtant de 0,5% et s’établissent à 16,4 milliards d’euros. Cette baisse concerne le principal marché du distributeur.
En 2024, Elo, qui regroupait encore Auchan Retail et plusieurs activités immobilières, avait déclaré 32,29 milliards d’euros de revenus et une perte nette de 1,223 milliard d’euros. Le résultat opérationnel d’Elo était tombé à -846 millions d’euros, après -40 millions d’euros en 2023.
À lireBordeaux : la crise du vin atteint les grandes fortunesAuchan Retail a indiqué rester déficitaire en 2025, sans publier le montant de la perte nette. La séparation entre Auchan Retail et l’ancien périmètre Elo a changé les obligations de publication du distributeur, qui n’est plus tenu de communiquer ce résultat. Le groupe a sécurisé 1,8 milliard d’euros de financements pour un plan de transformation de trois ans. Ces financements doivent notamment accompagner la rénovation de magasins et la relance de l’activité.
En janvier 2026, Le Monde a écrit que la famille Mulliez comptait davantage sur Leroy Merlin et Decathlon pour soutenir ses activités les plus fragiles, après avoir longtemps utilisé les ressources d’Auchan pour développer les autres enseignes.
Une fortune sans prix affiché
En juillet 2025, le magazine Challenges a évalué à 25,9 milliards d’euros le patrimoine professionnel de Gérard Mulliez et de sa famille. Le classement plaçait alors la famille au huitième rang des plus grandes fortunes françaises ; un an plus tôt, Challenges avait retenu 28 milliards d’euros.
Cette estimation ne correspond pas à une somme disponible sur un compte bancaire. Elle cherche à évaluer la valeur des parts détenues par la famille dans des entreprises privées, ainsi que la valeur de leurs actifs. Aucun cours de Bourse ne permet d’obtenir une valeur instantanée de l’AFM ou de l’ensemble des entreprises liées à la famille. Aucun document financier global de l’AFM ne publie non plus la valeur consolidée de toutes les participations familiales.
Les résultats de 2025 montrent pourquoi les ventes ne suffisent pas à mesurer la fortune. Decathlon a réalisé 16,8 milliards d’euros de chiffre d’affaires et 910 millions d’euros de bénéfice net ; Auchan Retail a déclaré 32,142 milliards d’euros de revenus tout en restant déficitaire.
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