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- Livrés fin juillet, pas encore opérationnels
- Treize avions à remplacer, douze commandés
- Le Sénat vise 2035, Dassault annonce 2031
- Un jet d’affaires poussé au ras de l’eau
- Un radar de 80 kilos hérité du Rafale
- Quand le GPS ment, l’avion s’en passe
- À partir du quatrième avion, cap sur l’Inde
- 51 câbles et des navires sans transpondeur
- Après les avions, des drones pas encore choisis
Douze avions neufs pour en remplacer treize, sur dix millions de kilomètres carrés d’espace maritime français. La Marine nationale a accepté cette équation en engageant 1,3 milliard d’euros dans un programme dont les fuselages sortiront bientôt d’une usine indienne. Sur cette surface courent 51 câbles sous-marins, et circulent des cargos qui éteignent leurs transpondeurs pour échapper aux sanctions internationales. Le retrait des treize appareils sortants, lui, a commencé dès 2025.
Livrés fin juillet, pas encore opérationnels
La Direction générale de l’armement a réceptionné les deux premiers Falcon 2000LXS « Albatros » les 27 et 31 juillet 2026. Ce sont les premiers avions livrés au titre d’AVSIMAR, le programme lancé en 2020 pour renouveler l’ensemble des moyens de surveillance maritime de la Marine nationale.
Les deux appareils ont rejoint la base d’aéronautique navale de Lann-Bihoué, dans le Morbihan. Ils n’ont pas été confiés d’emblée à la flottille 24F, l’unité qui les mettra en œuvre. Le Centre d’expérimentations pratiques et de réception de l’aéronautique navale, le CEPA/10S, en a d’abord pris le contrôle : cet organisme éprouve les avions neufs en conditions militaires avant qu’ils n’entrent réellement en service.
« Nous allons conduire des expérimentations militaires au contact de la flottille 24F, et former en parallèle les premiers équipages », a déclaré à Mer et Marine le capitaine de vaisseau Vincent Isorce, commandant du CEPA/10S.
Un troisième exemplaire est attendu avant la fin de l’année 2026. La cadence doit ensuite se stabiliser autour de deux livraisons annuelles. La Marine vise avant le 31 décembre 2026 la première capacité opérationnelle, autrement dit le moment où l’Albatros pourra être envoyé en mission réelle. Les expérimentations en cours devront avoir été validées d’ici là.
Treize avions à remplacer, douze commandés
La Marine nationale a commencé à retirer ses treize avions de surveillance en 2025, un an avant l’arrivée des deux Albatros à Lann-Bihoué. Huit Falcon 50M stationnés dans le Morbihan et cinq Falcon 200 Gardian déployés dans le Pacifique doivent disparaître. Douze machines neuves prendront le relais, soit une de moins.
La DGA chiffre entre 10 et 30 % le gain de rayon d’action de l’Albatros sur les Falcon qu’il remplace. Un équipage couvre donc davantage de mer à chaque sortie. Des drones viendront par ailleurs compléter la flotte, sur un calendrier distinct de celui des avions.
Le Sénat vise 2035, Dassault annonce 2031
Les deux appareils reçus en juillet sont les deux premiers d’une cible portée à onze exemplaires en 2030. La loi de programmation militaire, qui fixe pour plusieurs années les moyens accordés aux armées, prévoyait dans sa version votée en 2023 huit Albatros et quatre vieux Falcon 50M modernisés à cette échéance. L’actualisation votée en 2026 a relevé le nombre d’avions neufs et ramené à un seul le Falcon 50M modernisé, rebaptisé « Triton ». Le Sénat attribue ce relèvement à des « négociations favorables conduites au cours des années 2024 et 2025 ».
À lireRafale : une commande syrienne fabriquée de toutes piècesLe programme a été chiffré en 2020 à 1,3 milliard d’euros, entretien des appareils pendant dix ans compris. Sept exemplaires ont été commandés en décembre 2020, cinq autres notifiés le 26 septembre 2025.
Dassault Aviation annonce douze appareils livrés d’ici 2031, date à laquelle le dernier avion sortira de la chaîne de Bordeaux-Mérignac. Le Sénat situe en 2035 la pleine capacité du programme, une fois ajoutés les drones du « complément SURMAR ». Les deux dates ne désignent pas la même chose, et quatre années les séparent.
Un jet d’affaires poussé au ras de l’eau
Les deux machines posées à Lann-Bihoué sont des Falcon 2000LXS, issus d’une famille de jets d’affaires vendue à plusieurs centaines d’exemplaires. Dassault Aviation en a repris la cellule et l’a retravaillée en profondeur. Le constructeur et la DGA ont retenu cette base pour son coût, aucun développement conçu de zéro n’offrant les mêmes performances au même prix.
L’Albatros mesure 20,23 mètres de long pour 21,38 mètres d’envergure et pèse environ 19,4 tonnes au décollage. Il vole jusqu’à 47 000 pieds, soit plus de 14 000 mètres, et atteint Mach 0,86 en pointe, près de 90 % de la vitesse du son. Son autonomie s’établit à 7 400 kilomètres, soit 4 000 milles nautiques et près de huit heures de vol, selon les chiffres du constructeur.
Deux réacteurs Pratt & Whitney Canada PW308C amènent l’appareil sur zone. Un avion de surveillance maritime passe ensuite le plus clair de sa mission à quelques centaines de mètres au-dessus des vagues, à vitesse réduite. Des volets mobiles installés sur le bord avant des ailes, qui augmentent la portance à basse vitesse, équipent l’Albatros pour cette seconde phase.
Un radar de 80 kilos hérité du Rafale
Le CEPA/10S évalue sur ces deux avions trois équipements absents des Falcon de série. Un radôme ventral, cette excroissance arrondie placée à l’avant du fuselage, abrite le radar Searchmaster de Thales. Il pèse moins de 80 kilogrammes et dérive du radar de combat du Rafale, le RBE2. Il balaie de vastes surfaces, distingue une coque du clapot qui l’entoure et suit simultanément un grand nombre de cibles. Thales le destine à la lutte antinavire comme à la lutte anti-sous-marine, à la surveillance des eaux françaises comme au sauvetage en mer.
Plus en arrière, sous le fuselage, une sphère orientable de Safran, l’Euroflir 410, combine caméras et capteurs infrarouges. Elle identifie et suit à longue distance des cibles navales, terrestres et aériennes, de jour comme de nuit.
De larges fenêtres latérales équipent l’avant de la cabine. Les équipages y scrutent la surface de la mer à l’œil nu.
Quand le GPS ment, l’avion s’en passe
Naval Group a conçu le système informatique de mission que les équipages de la 24F apprennent à exploiter depuis l’été. Il rassemble les données du radar, des caméras et des autres capteurs en une image unique de la situation, transmissible en temps réel. Une liaison satellite et une liaison de données militaire, la L22, raccordent l’avion aux navires de guerre et aux états-majors à terre.
L’Albatros se positionne grâce à un récepteur militaire GPS et Galileo, le TopStar 100-2, doublé d’une centrale inertielle TopAXYZ qui calcule sa position sans aide extérieure, à partir de ses seuls mouvements. La précaution n’est pas théorique : des émetteurs brouillent ou falsifient massivement les signaux de navigation par satellite en Méditerranée orientale et en mer Baltique. Un dispositif TopShield filtre ces signaux parasites.
La flottille 24F assure des missions de recherche et de sauvetage au large des côtes bretonnes. Les deux Albatros emportent pour cela un détecteur de balises de détresse, des canots de survie et des fumigènes largables. L’équipage repère un naufragé, marque sa position et lui envoie de quoi flotter. L’hélicoptère ou le navire arrivent après.
À partir du quatrième avion, cap sur l’Inde
Les deux appareils livrés en juillet ont été produits en France, comme le sera le troisième. À partir du quatrième exemplaire, les fuselages seront fabriqués en Inde, chez Tata Advanced Systems Limited, à Hyderabad. Paris s’était engagé, lors de la vente de 36 Rafale à l’Inde en 2016, à réinvestir une part du contrat dans l’industrie indienne. Ces fuselages en font partie. L’installation des capteurs, du système de mission et des équipements militaires reste réalisée à Bordeaux-Mérignac, quelle que soit l’origine de la cellule.
Dassault Aviation a mené le développement avec Naval Group, Safran et Thales. Le premier Albatros a volé le 24 janvier 2025 depuis Bordeaux-Mérignac. Les essais et la certification se sont déroulés à Istres, avec le concours du centre DGA Essais en vol. Le contrat de 2020 oblige l’industriel à maintenir pendant dix ans un taux d’avions en état de voler, engagement devenu courant mais qui le lie bien après la livraison.
À lireDe la voiture à l’obus : les usines automobiles préparent la guerreÉric Trappier, PDG de Dassault Aviation, rattache l’Albatros à une lignée d’appareils de surveillance dérivés de Falcon : les Falcon 20 des garde-côtes américains, les Falcon 900 et 2000MSA japonais, les Gardian et les Falcon 50M français.
51 câbles et des navires sans transpondeur
Une fois la première capacité opérationnelle déclarée, les Albatros de la 24F prendront leur part d’une zone économique exclusive de plus de 10 millions de kilomètres carrés, la deuxième au monde. La France y détient des droits exclusifs sur la pêche et les ressources du sous-sol, et la charge d’y faire respecter la loi. Douze appareils devront couvrir la métropole, les Antilles, la Guyane, l’océan Indien, la Polynésie et la Nouvelle-Calédonie.
Trois bases permanentes les accueilleront, Lann-Bihoué, la Nouvelle-Calédonie et Tahiti, auxquelles s’ajoute Dakar. Des déploiements occasionnels sont prévus aux Antilles, en Guyane et dans l’océan Indien. Les équipages traqueront les pollutions et les trafics, surveilleront les frontières et les eaux françaises, contrôleront les pêches, chercheront les naufragés, évacueront des blessés et porteront secours aux populations après une catastrophe naturelle.
Cinquante et un câbles internationaux touchent terre sur le territoire national, 27 en métropole et 24 en outre-mer. Ces fibres transportent l’essentiel du trafic internet et des échanges financiers. La Commission européenne leur a consacré 347 millions d’euros en février 2026, un an après avoir lancé un plan d’action sur le sujet. La Marine nationale a par ailleurs acquis des drones sous-marins conçus par Exail et Travocean, capables de descendre à 6 000 mètres.
Une partie des navires de commerce coupe son transpondeur, la balise qui signale en permanence la position d’un bateau. Les plans européens de surveillance maritime désignent explicitement cette « flotte fantôme », qui contourne les sanctions internationales, comme une menace.
Après les avions, des drones pas encore choisis
Les deux Albatros reçus en juillet inaugurent une flotte que des drones doivent compléter. La loi de programmation militaire actualisée y consacre 2 milliards d’euros supplémentaires sur la période 2026-2030.
Ce second volet du programme n’est pas arbitré. Le ministère des Armées étudie plusieurs options, du gros drone capable de rester en l’air une journée entière à l’engin plus léger lancé depuis un navire, en passant par un avion habité supplémentaire. Le douzième Albatros sera livré en 2031, quatre ans avant l’horizon de pleine capacité retenu par le Sénat.
