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Le 2 juin 2026, la Direction générale de l’armement a confié à MBDA le développement de l’ASN4G, le missile nucléaire hypersonique que la France veut mettre en service à l’horizon 2035. Ce vol-là, un Rafale devra l’accomplir dans un ciel saturé de brouilleurs, sans repère satellitaire garanti. La loi du 16 août 2026 actualisant la programmation militaire fixe à 47 au moins le nombre d’appareils au standard F5 attendus cette année-là. Pour les propulser, Safran Aircraft Engines vise une poussée de 9 tonnes, contre 7,5 aujourd’hui.
La Direction générale de l’armement (DGA) a notifié durant l’été 2026 plusieurs marchés à quatre industriels, Dassault Aviation, Thales, MBDA France et Safran Aircraft Engines. Ces contrats couvrent cinq équipements du futur standard du chasseur français : une centrale de navigation inertielle à très faible dérive, une liaison de données entre aéronefs, le radar RBE2-XG, une nouvelle génération de la suite de guerre électronique SPECTRA et la conception préliminaire du moteur M88 T-REX.
Aucun de ces marchés ne lance le programme. La DGA les présente comme des travaux amont engagés « en anticipation » du lancement en réalisation du F5, toujours attendu avant la fin de 2026. Leur objet est de réduire les risques techniques et de sécuriser les principales briques avant que Dassault Aviation ne les intègre dans l’avion. L’armement n’a pas communiqué les montants engagés.
Thales a confirmé la réalité de ces commandes dans ses résultats semestriels 2026, en y faisant figurer les marchés de la DGA pour la nouvelle génération de SPECTRA et pour la connectivité du F5. Le groupe électronique se trouve ainsi titulaire ou cotitulaire de trois des cinq briques : le radar, la liaison de données et la guerre électronique.
Ces travaux s’engagent dans une fenêtre de temps étroite. La DGA vise une qualification du standard autour de 2033. Dassault Aviation retient une entrée en service comprise entre 2033 et 2035, tandis qu’un rapport sénatorial mentionne une première livraison prévisionnelle en 2033. Sept ans séparent donc la levée des risques techniques de la date à laquelle le standard devra être déclaré bon pour le service.
Cet écart explique la séquence choisie. L’État paie d’abord la certitude que cinq technologies fonctionneront, avant de commander l’avion qui les portera. La méthode protège le calendrier : un moteur ou un radar qui dérive pendant la phase d’intégration décalerait l’ensemble du standard, quand un retard survenu en phase amont reste absorbable.
Le Rafale F5 n’entre donc pas encore en développement. Les cinq marchés de l’été fixent ce que l’État considère comme les points durs du programme, et la nature de ces points durs se comprend à partir d’une seule mission.
Un missile nucléaire attendu en 2035
La DGA a notifié à MBDA, le 2 juin 2026, l’accord-cadre de réalisation et le marché de développement du missile air-sol nucléaire de quatrième génération, l’ASN4G. L’arme doit entrer en service à l’horizon 2035 et être mise en œuvre depuis le Rafale F5 par les Forces aériennes stratégiques comme par la Force aéronavale nucléaire. L’armement qualifie officiellement l’ASN4G de missile hypersonique et mentionne son hypervélocité, sans rendre publics sa vitesse, sa portée ni son profil de vol.
Porter cette arme suppose d’atteindre un objectif défendu par des systèmes sol-air denses. Le Rafale devra y entrer, y naviguer et en ressortir. Les cinq briques sécurisées cet été répondent chacune à une condition de ce vol : voir avant d’être vu, tenir sa position sans satellite, brouiller ce qui éclaire l’avion, échanger avec ses partenaires sans se signaler, disposer de la poussée que réclame une configuration lourde.
À lireLa Marine reçoit ses deux premiers avions AlbatrosLe même standard recevra le missile STRATUS RS, prévu par la loi de programmation militaire actualisée pour la suppression des défenses aériennes adverses et la lutte antinavire. STRATUS est la nouvelle désignation du programme franco-britannique Future Cruise/Anti-Ship Weapon, auquel l’Italie s’est associée. MBDA y développe deux missiles complémentaires : STRATUS LO, qui privilégie la discrétion, et STRATUS RS, rapide et manœuvrant. Leurs missions incluent la frappe dans la profondeur, la lutte antinavire et la destruction des défenses aériennes ennemies, ce qui écarte la lecture d’un simple missile antiradar.
Le ministère des Armées a par ailleurs annoncé dès octobre 2024 des armes de saturation destinées au F5, dont la configuration reste non publique. L’ensemble dessine une manière d’ouvrir un passage dans les défenses adverses en associant détection, guerre électronique, partage de données et frappe à distance.
Après l’arrêt du SCAF
Le F5 précède de plusieurs années la rupture franco-allemande. La DGA avait notifié le développement du radar RBE2-XG dès 2023, et le ministère des Armées avait annoncé en octobre 2024 les premières commandes structurant le standard et son drone accompagnateur.
Ce calendrier a croisé un échec. Paris et Berlin ont constaté en juin 2026 l’impossibilité de poursuivre ensemble le développement de l’avion de combat habité du programme SCAF/NGF, après l’échec des discussions industrielles entre Dassault Aviation et Airbus. Certaines briques extérieures au chasseur, notamment le cloud de combat et des systèmes connectés, pourraient être poursuivies sous une autre forme.
Le contenu du F5 n’a pas bougé. Son statut, lui, a changé : le standard doit désormais assurer la continuité de l’aviation de combat française jusqu’à l’arrivée d’une génération appelée à lui succéder, et maintenir les compétences industrielles nécessaires à la conception d’un futur appareil souverain ou coopératif. Ce qui s’est déplacé en juin 2026 n’est donc pas la date du programme, mais le prix d’un échec.
D’où l’ordre dans lequel se lisent les cinq marchés de l’été. Ils ne pèsent pas le même risque, et la distance qui sépare l’existant de la cible varie fortement de l’un à l’autre.
Le M88 T-REX et ses 9 tonnes
Safran Aircraft Engines a obtenu le marché de conception préliminaire du M88 T-REX. Le motoriste vise une poussée maximale de 9 tonnes avec postcombustion, contre 7,5 tonnes pour le M88-2 qui équipe aujourd’hui le Rafale, soit un gain de 20 %.
Trois chantiers y mènent. Safran prévoit de modifier le compresseur basse pression pour accroître le débit d’air, étudie de nouveaux matériaux et de nouveaux circuits de refroidissement pour la turbine haute pression, et travaille l’aérodynamique de la tuyère. Le motoriste s’impose dans le même temps de conserver les dimensions générales du moteur actuel, sa modularité, sa consommation et son coût de possession, certains modules devant rester interchangeables entre les versions. Gagner un cinquième de poussée sans changer l’encombrement ni la logistique des escadrons : la contrainte tient dans cette phrase.
Cette marge répond à ce que le F5 emportera. Les futures configurations associeront de nouveaux capteurs et de nouveaux armements, dont la masse et la traînée pèseront sur les performances de l’appareil. La loi de programmation militaire actualisée prévoit explicitement le développement et l’intégration du T-REX.
Le moteur en reste au stade de la conception préliminaire et de la levée des risques. Les sources officielles ne permettent pas d’affirmer qu’il augmentera la puissance électrique disponible pour l’avionique ou pour le refroidissement des systèmes de bord. La brique la plus spectaculaire du lot est aussi celle qui a le plus de chemin à parcourir.
SPECTRA, la navigation et le brouillage
Thales et MBDA France ont reçu une commande commune pour SPECTRA F5, future génération de la suite de guerre électronique qui protège le Rafale. Le système doit adopter une architecture davantage numérisée, ce qui doit améliorer ses capacités de détection et de brouillage. La DGA justifie ce choix par la densification du spectre électromagnétique, par l’augmentation du nombre de menaces et par la complexité croissante des formes d’onde adverses attendues à l’horizon 2035. Les fréquences couvertes, les distances de détection et la puissance de brouillage relèvent du secret entourant les performances opérationnelles du système.
Dassault Aviation a pour sa part été chargé d’un marché portant sur une centrale inertielle à gyroscope hémisphérique résonnant, ou HRG, un capteur qui mesure les mouvements de l’appareil sans référence extérieure. La DGA en souligne la très faible dérive, caractéristique qui conditionne la précision de la position, de l’orientation et du mouvement estimés pendant de longues périodes. L’équipement doit maintenir la navigation quand les aides extérieures, notamment satellitaires, se trouvent dégradées, brouillées ou leurrées. L’armement n’a pas précisé le fournisseur de la centrale ; l’avionneur est officiellement titulaire du marché et responsable de l’intégration.
Les deux marchés répondent au même scénario adverse. SPECTRA traite les émissions qui éclairent l’avion, la centrale HRG traite la disparition des signaux dont il a besoin pour se situer. Deux industriels distincts, deux contrats distincts, un seul adversaire supposé capable de saturer le spectre.
RBE2-XG, un calendrier daté
Thales poursuit parallèlement le développement du RBE2-XG, pour « radar à balayage électronique 2 plans eXtended Generation ». Successeur du RBE2 AESA installé sur le Rafale actuel, il doit apporter une forte augmentation de la puissance et de la portée de détection, et mieux identifier les cibles dont la surface équivalente radar, c’est-à-dire la signature renvoyée vers l’émetteur, reste extrêmement faible. Avions furtifs, drones discrets et missiles de nouvelle génération relèvent de cette catégorie.
Le radar recevra des capacités de calcul renforcées, qui ouvrent la voie à une intégration plus poussée de l’intelligence artificielle. La DGA évoque une coopération automatisée entre plusieurs capteurs sans sollicitation permanente du pilote, ainsi qu’une résilience accrue face aux cybermenaces. L’équipement doit tenir dans un volume comparable à celui du radar actuel : même place dans le nez de l’appareil, autre capacité.
Thales a rendu public un calendrier, ce qu’aucun des quatre autres industriels n’a fait. Le groupe prévoit l’assemblage d’un premier exemplaire en 2027, un premier vol en 2028 et un vol avec contenu fonctionnel en 2031. Ces trois jalons s’emboîtent dans la qualification visée autour de 2033 et offrent le seul indicateur vérifiable du programme : dès 2027, un retard sur l’assemblage se lira comme un retard du F5.
Les publications officielles ne détaillent ni la portée future du radar ni son gain de performance, et ne confirment pas la technologie des composants de son antenne. Thales a en revanche engagé ce développement dès 2023, ce qui place le RBE2-XG loin devant les autres briques sécurisées cet été.
Une liaison de données pour le drone
Thales développera l’Inter-Vehicle Data Link, ou IVDL, une liaison de données entre aéronefs fondée sur une forme d’onde à haut débit, discrète et résistante au brouillage. La DGA assure que le système ouvrira au Rafale des zones où les brouilleurs sont nombreux tout en maintenant la qualité des échanges entre appareils. L’armement n’a rendu publics ni la portée, ni le débit réel, ni les caractéristiques de discrétion de la liaison.
Cette liaison conditionne l’autre plateforme du standard. Dassault Aviation assure la maîtrise d’œuvre d’un drone de combat furtif, dont le développement initial a fait l’objet de premières commandes en octobre 2024 et qui bénéficiera des acquis du démonstrateur européen nEUROn. La DGA lui attribue l’entrée en premier, le combat air-air, les opérations air-surface et la suppression des défenses aériennes ennemies. L’appareil recevra des capteurs de nouvelle génération, une connectivité résiliente, plusieurs catégories d’emports, une capacité d’emport interne, une capacité de ravitaillement en vol et des fonctions autonomes, l’humain restant dans la boucle de décision.
À lireExtension de Paris-Charles-de-Gaulle : le projet qui fâcheSans liaison discrète et résistante au brouillage, ce drone redevient un capteur isolé, incapable de partager ce qu’il voit au moment où il le voit. La DGA a placé l’IVDL au même rang que le radar et le moteur pour cette raison.
La loi de programmation militaire actualisée prévoit une première expérimentation de drones accompagnateurs à l’horizon 2028, puis un démonstrateur opérationnel vers 2035. Les modalités de contrôle du drone depuis le Rafale et la composition des formations opérationnelles n’ont pas été rendues publiques.
47 Rafale F5, 3,4 milliards d’euros
La loi du 16 août 2026 actualisant la programmation militaire fixe pour 2035 un format de 225 avions de combat, dont 47 Rafale au moins au standard F5. Le texte ne constitue ni une commande de 47 appareils neufs ni une affectation intégrale aux Forces aériennes stratégiques : il ne précise ni la part d’avions nouvellement construits et de Rafale existants transformés, ni la ventilation entre l’armée de l’Air et de l’Espace et la Marine nationale.
Le législateur donne la priorité au renouvellement des capacités des Forces aériennes stratégiques avant 2035. Le calendrier des Rafale Marine F5 sera précisé au lancement de la production et mis en cohérence avec l’entrée en service du futur porte-avions et de sa composante nucléaire à partir de 2038, repère de planification qui n’interdit pas des livraisons antérieures.
Dassault Aviation a confirmé que l’État lui avait demandé de reporter vingt livraisons de Rafale initialement programmées en 2031 et 2032 vers 2033 et 2034. Ce décalage rapproche les appareils concernés de la fenêtre d’entrée en service du F5, sans qu’il soit établi publiquement qu’ils sortiront tous au nouveau standard. L’État arbitre ici entre deux besoins : livrer vite des Rafale F4 supplémentaires à des forces très sollicitées, et préparer l’arrivée d’un standard nettement plus ambitieux.
Le financement, lui, reste ouvert. Le chiffre public le mieux documenté est une enveloppe de 3,4 milliards d’euros consacrée, sur la période de programmation, au Rafale F5 et à ses armements renouvelés dans le cadre des programmes Comet et Stratus. Le ministère des Armées n’a pas détaillé le périmètre de cette somme, qui ne peut être présentée comme le coût complet de l’ensemble formé par le standard, le drone, le moteur T-REX, les nouveaux armements, les infrastructures et la transformation éventuelle des appareils existants.
Le quotidien économique La Tribune a avancé une estimation d’environ 5 milliards d’euros sur un périmètre plus large, et fait état d’une contribution émirienne potentielle pouvant atteindre 3,5 milliards d’euros. Le même journal impute l’échec, fin 2025, d’un premier schéma de coopération avec les Émirats arabes unis à des désaccords sur les transferts technologiques, les droits de propriété intellectuelle et la participation de l’industrie locale.
Le dossier a été rouvert. Le Financial Times a rapporté en juin 2026 que Paris discutait de nouveau avec Abou Dhabi d’une collaboration autour du Rafale modernisé, discussions dont la ministre des Armées, Catherine Vautrin, a confirmé l’existence sans en détailler le contenu. Aucun accord financier, montant ou partage industriel n’avait été annoncé au 14 septembre 2026. L’État français finance seul, à ce jour, le standard F5, son drone et son moteur.
